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Littérature

Critiques littéraires

  • "Héritières" de Marie Redonnet (Editions le Tripode)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Dans les trois romans parus en 1986 et 1987 aux Editions de Minuit, Marie Redonnet mettait son écriture blanche - phrases courtes, informatives, dénuées d’émotion, syntaxe élémentaire, parataxe- au service d’une mélodie spécifique : chant de la détérioration (Splendid Hôtel) parabole amère des enfances perdues (Forever Valley) récitatif venu du fond des âges(Rose Mélie Rose). Rassemblés trente ans plus tard en un seul volume « Héritières » (paru aux éditions Le Tripode), ces romans invitent à une autre expérience littéraire , résumée en quatrième de couverture « immersion dans des mondes qui résonnent, offrant un miroir sur la réalité incertaine de nos propres existences » Trois femmes déviantes, trois héritières soumises au poids du passé, trois héroïnes surgies de mondes au bord de l’implosion et luttant pour exister »

    Trois voix. Trois narratrices  : l’une sans âge mais qui sera marquée par les ans, l’autre une adolescente de 16 ans analphabète qui n’est pas et ne sera pas « formée » ; la dernière Mélie a douze ans quand l'histoire commence, seize ans quand elle se termine. Elles vont dire leur quotidien souvent douloureux -et l’omniprésence d’un « je » anonyme ou non est presque lancinante, quand cette instance narrative n’est pas relayée par les propos des autres protagonistes restitués au style indirect (Ada trouve que...le père dit que… le photographe dit que...Nem m’a dit que…). Harcelée par ses sœurs et par les clients, la narratrice de Splendid Hôtel doute d’elle-même dans sa tâche herculéenne de préserver l’héritage de sa grand-mère. À 16 ans la narratrice de « Forever Valley » est manipulée, exploitée à la fois par son père invalide et par Massi la patronne du dancing ; mais elle veut mener à bien SON projet «rechercher les morts » en creusant des fosses, dans le jardin du presbytère. Mélie dès la mort de Rose entreprend un voyage de SURVIE -parcours initiatique- avec un livre de légendes  comme viatique

    Trois voix ; trois destins ; dans une chronologie presque inversée, qui irait de l’âge adulte vers l’enfance et l’adolescence. Ou dans une perspective plus philosophique : la naissance de l'humanité mène inéluctablement à la décadence. (les occurrences de la locution négative « ne...plus » en témoigneraient aisément). Quoi qu’il en soit les mondes dans lesquels évoluent ces trois « héroïnes » sont inhospitaliers (un hôtel délabré près d’un marais et d’un cimetière ; un hameau abandonné ; une île dont la vitalité périclite face à la concurrence du continent). Mondes hors du temps ? Oui dans Rose Mélie Rose c’est celui des contes et des légendes --dont le livre légué par Rose est l'emblème- Mais il n’en est pas moins cruel et la jeune adolescente va évoluer d’abord entre mairie et bordel, entre taches rouges et fleurs qui se fanent, avant de se parer du voile de la mariée, reproduisant à la fin le schéma initial -dans cette grotte où elle fut abandonnée et où elle enfante, - comme si l’histoire se répétait au-delà du récit, tel un flux immémoriel...

    Ce qui frappe à la lecture c’est à la fois une certaine placidité  et le ressassement des mêmes constats. C’est surtout une volonté farouche proche de l’obstination qui résiste aux pires calamités, qu’elles viennent du monde extérieur (le marais fétide qui contamine engloutit, la vase ou le roc comme obstacles majeurs au creusement de fosses puis l’engloutissement de la vallée) ou des humains (viol agressions). Trouées lumineuses telles les enseignes -du splendid, du dancing ou du magasin de souvenirs- elles traversent les nuits de leur force d’attraction alors que tout l’alentour est voué à l’effacement (à l’instar des couleurs du grand tableau  de Mélie…) Confrontées à la mort de proches (les sœurs, le père et le jeune douanier Bob), elles les accompagnent dans leurs dernières demeures, telles des déesses tutélaires d’un temps immémorial.

    Manipulées certes mais conscientes ; une conscience déconcertante. Ainsi les scènes de défloraison -violentes dans leur essence même- sont traitées sans affect ; Mélie est heureuse fière de n’être plus vierge le jour même de ses premières règles… elle se sent même redevable au chauffeur du camion jaune . C’est quel’auteur adoptant le point de vue du personnage crédule, l’inscrit  dans un certain état d’une société pré-morale où prévalent l’instinct de survie et la pulsion. Manière habile de représenter la persistance des rapports de force dans une société contemporaine qui défend l’émancipation de la femme dans le même temps qu’elle reproduit les conditions de son aliénation (Christine Plantec Matricule des Anges n° 185 p 25)

    La thématique de l’engloutissement, de l’effacement, illustrée dans ses sens propre et figuré est certes récurrente d’un roman à l’autre. Mais les narratrices de Splendid Hôtel et de Forever Valley ont in fine le courage de regarder en face leur destin. L’hôtel s’est « échoué » mais il garde sa vue unique sur le marais et ses enseignes brillent dans la nuit. L’adolescente a été contrainte de quitter Forever Valley et de s’installer dans la vallée d’en bas qu’elle n’aime pas, mais lucide elle sait qu’au fond de l’eau se « cache l’ancien hameau » submergé comme sa propre enfance…

    Eros et Thanatos, Naissance et Mort, Héritage suprême pour Mélie qui le lègue à sa fille Rose afin qu'elle le perpétue. Marie Redonnet en citant en exergue au Splendid Hôtel un extrait d'Illuminations -Déluge, ne revendique-t-elle pas l'héritage littéraire de Rimbaud ?




  • "L’Ordre du jour" de Eric Vuillard (Editions Actes Sud)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Compressée, inventive, vivante facétieuse aussi, l’écriture d’Eric Vuillard ne se contente pas de ressusciter des pans de l’Histoire ; elle met en exergue ces petits pas qui à chaque fois auront précédé les grands bouleversements. (les récits précédents le prouvent aisément). L’ordre du jour n’est pas une énième version de la genèse de la barbarie hitlérienne ; mais l’auteur nous invite à scruter -comme dans une antichambre- quelques faits qui ont précédé l’Anschluss, l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938. « les plus grandes catastrophes s’annoncent souvent à petits pas »

    Eric Vuillard restitue ainsi des scènes inaugurales -et trop souvent méconnues- comme autant de prémices :  la réunion du 20 février 1933 au Reichstag où les fleurons de l’industrie allemande sont conviés -pour ne pas dire sommés- à participer financièrement à l’élection législative de mars ; la visite privée de Lord Halifax à Goering le 20 novembre 1937 qui scelle tacitement une entente; la convocation du chancelier autrichien Kurt von Schuschnigg au Berghof, le 12 février 1938 pour lui signifier un ultimatum…… et nous voici le 12 mars 1938 à Londres conviés au repas qui réunit Churchill Chamberlain et l’ex ambassadeur Ribbentrop, alors que l’Anschluss « est en marche »….

    Pour chacune de ces scènes (séquences) le rythme de la phrase la profusion de détails le jeu de flash back ou de prolepses, l’alternance entre présent dit de narration et passé simple, les anaphores qui scandent un paragraphe, les exhortations au lecteur et l’ingérence immixtion du « narrateur » (emploi du présent de vérité générale, emploi du pronom « je » ou de l’adjectif possessif « nos ») contribuent non seulement à rendre le récit très vivant mais à solliciter une « participation » active du lecteur en lui proposant au autre regard sur des faits avérés !

    Ce n’est pas pur hasard si le récit obéit à une construction circulaire ; les industriels convoqués en ce 20 février 1933 (début du récit) bien identifiés au départ par leur patronyme, vont bénéficier après la guerre, d’une impunité éhontée et c’est par métonymie -la marque pour désigner la firme et ses directeurs- qu’ils subsistent dans la mémoire collective et surtout dans notre quotidien (vêtements ascenseurs voitures médicaments montres etc..). L’ordre du jour est bien le procès des compromissions entre le pouvoir politique et l’industrie (qui d’ailleurs n’est pas sans rappeler Davos...)

    Si dans le dernier chapitre (Mais qui sont tous ces gens?)Gustav Krupp lors du dernier repas à la villa Hügel, au printemps 1944, voit les spectres de ses victimes, (des dizaines de milliers de cadavres les travailleurs forcés, ceux que la SS lui avait fournis pour ses usines), ce n’est pas pure invention de  l’auteur ; il dit avoir tiré cet épisode d’un témoignage « le raconter était une manière de relier deux espaces (les demeures où se prennent comme à huis clos les décisions patronales et les usines) « les ombres des victimes venaient un instant hanter la conscience des maîtres »

    Au moment même où le petit dictateur autrichien Schuschnigg hésite à souscrire aux injonctions d’Hitler (il y va de l’opprobre ou de la grâce, il y va du sort du monde), dans un asile de Ballaigues (Jura)  Louis Soutter dessine des personnages hideux avec ses doigts trempés d’encre. Sa vision apocalyptique n’est-ce pas celle de l’agonie du monde qui l’entoure ? Telle est l’interprétation d’un auteur soucieux de mêler la petite et la grande histoire mais en fustigeant l’aspect grand guignolesque  des uns (immortalisés dans des films ou sur des photos) et en suscitant de l’empathie pour les « oubliés »...Que dire aussi de cet intellectuel Günther Stern accessoiriste à Hollywood Custom Palace contraint (ironie du sort) de cirer les bottes des nazis « avec autant d’application qu’il brosse les cothurnes des gladiateurs » ; il travaille pour la grande machine américaine du cinéma qui avait déjà déposé les costumes des militaires nazis sur les rayonnages du passé pendus aux cintres des affaires classées…. Magasin des accessoires !!!

    Ainsi la juxtaposition, « inattendue » pour le lecteur, de faits concomitants confère au récit une ironie brûlante ou glacée, tout comme elle résonne tel un avertissement.

    Déboulonner des mythes : celui de la toute puissance de l’Armée allemande par exemple, la voici qui tombe en panne, la frontière de l’Autriche à peine franchie…Un épisode cocasse

    Vitupérer le cynisme : il y a eu des suicides en Autriche une semaine avant l’invasion (Eric Vuillard donne un visage un nom à ceux pour qui la mort a traduit leur ressenti « dégoût pour un monde dans sa nudité meurtrière ») et la compagnie autrichienne a refusé de fournir les juifs, car ils  se suicidaient de préférence au gaz en laissant impayées leurs factures … Que cela soit une plaisanterie des plus amères ou une réalité, qu’importe ; lorsque l’humour incline à tant de noirceur, il dit la vérité

     

    On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme.

    Mais on tombe toujours de la même manière dans un mélange de ridicule et d’effroi….

     




  • "Celui-là est mon frère" de Marie Barthelet (Editions Buchet Chastel)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Pour ce conte qui se veut universel : lutte pour le pouvoir, lutte des opprimés contre l’oppresseur, lutte pour un territoire- Marie Barthelet a choisi d’adopter le point de vue du "souverain", de « comprendre » ce qu’il peut éprouver dans sa chair, dans sa psyché -quand son frère d’adoption tant aimé a décidé de quitter le royaume, quand le même de retour, va s’insurger rameutant son peuple contre lui, quand le royaume est en proie aux pires fléaux. Elle lui donne la parole. Il va s’adresser à son frère, en un long monologue incantatoire -dont la trame n’est pas sans rappeler le récit biblique -Moïse et le Pharaon- et dont le titre lui-même renvoie à l’évangéliste Marc "quiconque fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère" 

    Une voix comme venue du fond des âges ; une voix qui exhume le passé de l’enfance -cinq chapitres ont pour titre "réminiscence"- Une voix qui exalte les moments de grâce, de connivence. Une voix qui ravive la douleur de la perte « j’avais le goût de mourir pas le courage » j’avais si mal au passé ; si mal. Car la relation privilégiée qu’il avait entretenue avec ce frère d’adoption va au-delà de l’amitié : ce dont témoignent ces aveux « toi mon tourmenteur toi ma maladie  toi mon épouvante ma fin brutale toujours TOI  toi mon Juge éternel, parce que je t’ai aimé je te dois la franchise. Les deux enfants, les deux adolescentsformaientun couple que le futur souverain croyait « inséparable », un couple dont l’alliance indéfectible avait été marquée dans la chair par le sang versé. La séparation n’en sera que plus douloureuse. Et si le frère -à l’instar de Moïse- vient en messager annoncer les pires catastrophes (eaux empoisonnées, peste, lèpre, grêle dévastatrice) comme autant de fléaux mérités, le tyran -L’Intouchable, le Pauvre de Coeur-, n’a pas su (voulu?) comprendre la grammaire des hommes. Lui qui affirme ne pas se posséder, être prisonnier de son enfance, est pourtant « l’assassin de son peuple » et il aura beau arguer de ses qualités passées, et de la corruption inhérente à l’exercice du pouvoir, rien n’y fera "j’aurai ta peau" lui a déclaré "son frère" L’autorité tyrannique d’un côté, l’égalité pour tous, des droits pour chacun de l’autre. Un « je » opposé à un « nous », l’oppresseur et les opprimés (même si la route est difficile, que les pierres blessent les pieds, et que le soleil brûle les yeux)

    Quelques indices ancreraient le monologue dans une forme de contemporanéité : télévision, mobylette, cinéma, caméras de surveillance, voitures blindées, groupes électrogènes ; bien plus refusant d’utiliser certains termes qu’il a bannis de son vocabulaire, le souverain à propos du mot « race » appliqué aux humains, s’indigne serions-nous au siècle dernier ? Certes les prénoms ou noms de certains personnages ont une consonance arabe, égyptienne ou orientale (le fidèle Dahoum, le médecin Shemset, l’acteur Képhas, l’épouse Watdjat, le fils Qamar)  et le palais peut ressembler à celui des Mille et une Nuits. Le fils lui-même a « un profil de miniature persane ». Mais en recourant à un temps qui n’est ni présent ni passé, en ne nommant jamais les deux frères, en ne précisant jamais une quelconque localisation, Marie Barthelet exhausse le récit à l’Universel. Ce que confirme la phrase de Mahmoud Darwich citée en exergue "deux étrangers en un même temps, en un même pays comme se retrouvent les Etrangers sur un même abîme ?".

    La lutte qui oppose deux "ennemis" c’est aussi celle de deux peuples, pour un même territoire qu’aucun n’est décidé à partager, une histoire "atemporelle" ; mais qui n’est pas dénuée de substrat idéologique … Or, en entraînant le lecteur dans le flux quasi hypnotique des émotions du souverain, en rendant palpable sa blessure/déchirure, la romancière humanise le personnage, et suscite chez le lecteur une forme d’empathie…Car ce serait lui la "victime" : victime de son passé, victime de son embrigadement pour l’accession au pouvoir. Monarque désormais impuissant, il assistera à la mort (par balle dans la nuque) de son enfant...La barbarie en acte est ici du côté des insurgés…

    On peut se laisser envoûter par les qualités d’écriture indéniables (choix du rythme, mélodie hypnotique, rigueur de la composition, mélange de poésie et de réalisme) on n’en restera pas moins "lucide"...et "critique".




  • "L'administrateur provisoire" de Alexandre Seurat (Editions La brune au rouergue)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    La découverte d’un secret -collaboration d’un membre de la famille au Commissariat général aux questions juives sous le régime de Vichy- ; traquer ce secret en faisant appel à la mémoire familiale et en consultant les archives officielles ; on croyait le sujet rebattu et la démarche éculée. Alexandre Seurat dans « L’administrateur provisoire » leur insuffle une force nouvelle. Le choix d’une écriture faussement neutre, l’originalité dans la construction du « récit », l’enchevêtrement ou la surimpression des repères, des récurrences thématiques (à la fois littérales et symboliques) et le questionnement même sur l’écriture, tout cela fait de ce « récit » une œuvre éminemment littéraire, entre le documentaire et la fiction.

    Ce sont les morts qui sont dangereux ...ils gisent tranquilles quelque part.Cet extrait d’une phrase de Faulkner -cité en exergue- est comme le fil directeur de « l’administrateur provisoire ». L’auteur donne la parole à l’arrière petit-fils de Raoul H. Le narrateur n’avait quasiment jamais entendu parler de lui, mais persuadé que la mort prématurée de son frère est liée à un « secret » il entreprend de le démasquer coûte que coûte ; et ce sera un « corps-à-corps » avec Raoul H. Comme les « témoignages » des oncles maternels qu’il interroge sont parcellaires, ou peu convaincants, il consulte les archives nationales, s’entretient avec une auteure, avec un universitaire -qui fait le distinguo entre « spolier » (vol légal) et « piller », compile photos, correspondance. Progressivement, méthodiquement s’élabore le portrait de Raoul, homme autoritaire, inventeur d’un dendromètre, il aura participé activement à la « spoliation » des biens juifs. Et comme on parlait de « gouvernement provisoire », sa fonction n’a pas pris fin avec le retour de son fils, de l’oflag….Son « zèle » -enfoui sous des prétextes fallacieux, par la famille- rejaillit sur l’arrière petit-fils « il y a son nom dans l’inventaire, son dossier H. Raoul… avec la honte : je viens de là, de Raoul H ».L’enquêtedevient quête intérieure, ne serait-ce que par cette douloureuse prise de conscience, qui elle-même pose un autre problème : peut-on se faire « l’historien de sa propre famille » ??je ne sais ce qui me pousse à parler de tout ça à tout le monde comme si cela me résumait,  me justifiait. Je voudrais pousser devant moi des mots qui diraient plus que je n’ai jamais dit, des mots capables de nous soulever tous, je ne les trouve pas

    Ce qui frappe d’emblée à la lecture c’est la froideur de l’énoncé dans le rendu du « métier d’administrateur provisoire »  -même si çà et là affleurent des réactions « à chaud » ou qu’on entend parfois comme une voix intérieure. Comme si le factuel était livré de façon brute, avec cette distance qui sépare le « sujet » de « l’objet » de sa quête. La parataxe, l’art de l’ellipse et la suggestion -que l’auteur a préférée à l’explication- contribuent à cet effet. Plus saisissant est ce montage « parallèle » quand le narrateur fait alterner dans un même paragraphe, des épisodes concomitants : la rencontre de ses grands-parents, leur mariage et le sort réservé à ces êtres spoliés qui seront embarqués vers une mort annoncée (par la faute de Raoul H)…

    Le temps du récit semble épouser celui du procès. À la fin de chaque partie en effet, une page en évoque une étape -depuis le « faites entrer l’accusé » jusqu’au verdict prononcé par le juge. Comme si le factuel rapporté par le narrateur trouvait sa propre conclusion dans le verdict « officiel ». Et si l’Histoire ne se déplace que par blocs lourds, lentement (propos de l’universitaire) il en sera de même avec l’histoire de l’arrière-grand-père -ce dont rend compte la disposition typographique : des « blocs » de narration, de dialogues, de pensées séparés par des blancs plus ou moins importants.

    À cela s’ajoute un entremêlement par surimpression des repères géographiques et temporels, et/ou le passage du rêve au réel revisité. Le lecteur suit le narrateur en un lieu précis, à un instant précis mais dans le paragraphe suivant il peut être projeté dans un autre lieu, une autre atmosphère, à une autre époque et revenir au moment de l’écriture.

    Seules, rémanentes, des silhouettes, ombres qui s’animent. Celle du frère (que le narrateur convie dans ses souvenirs, ou qui s’invite à intervalles réguliers  -tant elle est prégnante- dans l’enquête). Celle de la mère (avec des jeux d’échos entre le prologue et l’épilogue). Celles des victimes de Raoul H, Ludwig Ansbacher et Emmanuel Baumann quand le narrateur donne à voir leur parcours, avec les procédés cinématographiques des plans séquences, des jeux sur la lumière et le sens du cadrage. Une silhouette bleutée ? Mais c’est moi ce visage fissuré ? un visage hiératique inexpressif me regarde ou est-ce moi qui le regarde et qui cherche en lui mes questions ? Le narrateur imagine qu’au moment de sa mort Raoul H est entouré de silhouettes (aux visages fatigués) qui le regardent depuis un lieu énigmatique ..Raoul H lui, ne les voit pas….

    C’est la nuit. Un homme entre subrepticement dans un appartement. Il examine, consigne tout ce qu’il voit dans un carnet (prologue). Un auteur entre comme par effraction dans le passé jusque-là verrouillé de sa famille ; il découvre ce qui lui semble l’innommable. Dans le bureau de sa mère - elle a toujours été persuadée d’avoir des ancêtres juifs-  le narrateur ouvre avec précaution une veille boîte encarton ; il y a le pommier en bois peint « On touche avec les yeux» recommandait Raoul à sa petite-fille tout en lui montrant le « mécanisme » de la boule rouge ; elle-même, plus tard, fera la même recommandation à ses deux fils « on touche avec les yeux » « c’est ancien » ...Une boule rouge saute de tige en tige avant d’être récupérée par un personnage articulé qui la dépose dans un panier…..Métaphore de la quête/enquête ? Métaphore de l’écriture ?




  • "Anguille sous roche" de Ali Zamir (Editions le tripode)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Elle se prénomme Anguille, elle a 17 ans, elle est sœur jumelle de Crotale et fille de Connaît-Tout. Elle vient d’être vomie par la terre et se retrouve soudain dans un sépulcre abyssal. Alors pour le peu de temps qui lui reste à vivre, elle prend la parole -dans l’urgence- afin que souvenirs images et visions (re)adviennent par le Verbe. Un long récit composé de six parties titrées mais qui s’éploie en une seule phrase -certes ponctuée de nombreuses virgules. Une seule phrase comme le point de suture d’une blessure…

    Dès la première partie, on apprend pourquoi le père a choisi un tel prénom "poisson ubiquiste malin" "je veux faire de mon enfant un modèle qui saura se battre pour se faire une place dans ce monde, un enfant qui n’ouvrira la bouche que pour éclairer les âmes obscures" Le récit sera "anguilliforme" -c’est-à-dire et de l’aveu même de l’auteur, un Comorien né en 1987- "ce qui brouille les frontières, et se distingue par la singularité" Très souvent dans ce flux  logorrhéique Anguille -Poisson terrestre en train de se noyer-, interpelle son "destinataire" (-lecteur ?, monde sous-marin ? pêcheurs ? vous les hommes, vous les moralistes, et/ou tous les acteurs du théâtre de la vie, qui ne m’entendez pas)-Elle est consciente de le "fourvoyer" dans des détails inutiles, ou éveille sa curiosité par de fausses prolepses (nous verrons cela plus tard, ne brûlons pas les étapes) ou lui intime "d’ouvrir bien ses fesses pour comprendre la suite" ; ayant connu les affres de l’amour, elle prodigue des conseils (méfiez-vous de la capture de votre regard ; il faut aussi regarder les choses par les fesses et pas seulement par les yeux). Elle-même en se dédoublant s’admoneste "n’as-tu pas une araignée au plafond ; arrête de jacasser, merde … je ne dois pas perdre le fil comme ça,  revenons à.... Arrête de péter les plombs....) Elle "s’égare" délibérément dans des digressions - sur l’éducation, les mœurs animales, l’art de péter, sur l’essence de l’amour. Ces apparentes digressions énoncées au présent de l’indicatif  très souvent empreintes d’humour.gardent toujours les marques de l’oralité et témoignent d’une étonnante lucidité. Mais ce faisant, Anguille va retarder le moment où elle doit comprendre " comment elle en est venue là "en pleine anguillade dans une mer obscure ; et pourtant elle a conscience qu’elle doit vite en finir avec ces souvenirs avant que les images ne s’envolent. Les confessions iront, dans cette "histoire infinie", de révélations en révélations, de rebondissements en rebondissements (illustrant d’ailleurs l’expression imagée  "il y a anguille sous roche") jusqu’à l’horreur (dernière partie). Son discours est parsemé d’expressions latines "in petto" -que l’auteur semble affectionner-vade retro, ex abrupto, illico presto, ad vitam aeternam, hic et nunc, ipso facto qui dans leur contexte créent un comique du décalage, de même que le mélange de réalisme plus ou moins cru et l’usage de mots ou  expressions littéraires ou surannées.

    La narratrice procède par zigzags et/ou enchâssement de récits : les anecdotes et histoires du père, le récit de Vorace lui contant la vie de son féal Voilà, celui de Crotale évoquant ses relations "platoniques" avec les garçons dont Cobra, celui de Tranquille, la tante, que lui confie Crotale, celui du menuisier -sur l’embarcation- arnaqué par un client fonctionnaire. Elle restitue des ambiances : (celle du port de la ville de Mutsamudu capitale d’Anjouan avec sa medina, sa citadelle, avec ses quartiers et leurs odeurs leurs bruits leurs couleurs, la présence historique et tutélaire du badamier, la plage de Mjihari) des coutumes (le spectacle de "tam-tam de bœuf" sur la place Pangahari, la mosquée de vendredi) Mais surtout, elle sait rendre "palpable" la traversée tragique sur un kwassa-kwassa surchargé de clandestins à destination de Mayotte…Mélange des genres et des tonalités au service d’une construction élaborée qui peut rappeler celle de la tragédie à l’antique

    Récit d’une vie, récit polyphonique parfois (avec ces bouts d'histoires  comme autant de fragments de destinées humaines), ce roman aux allures de conte cruel (Je suis une vague qui a débarqué d’abord sur terre avant de se retirer ensuite dans la mer là où je suis née) se prête à une lecture plurielle (roman de formation, violente dénonciation de la " cruauté humaine " entre autres)

    "Anguille sous roche" a été encensé par toute la critique. Est-ce parce que l’évocation de naufragés sans assistance est en résonance avec notre actualité ? Est-ce à cause du choix d’une phrase unique (mais en cela  Ali Zamir n’est pas novateur…) du mélange de gouaille et de poésie ? Ou tout cela à la fois ?

    Une anguille ne regrette jamais, quand elle fonce dans les brouillards rien ne peut l’arrêter, même les liberticides, j’ai choisi ma vie et mes actes comme on choisit une route et une vitesse




  • "Face au Styx" de Dimitri Bortnikov (Editions Rivages)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Qui oserait encore affirmer, péremptoire, après la lecture de "Face au Styx", que c’est l’histoire racontée qui définit une œuvre ? (le roman surtout) Cette tendance à privilégier "l’image de la littérature" au détriment de "l’acte littéraire" Pierre Jourde la fustigeait déjà dans "la littérature sans estomac" : « le journalisme littéraire en France ne se préoccupe pas de l’être du langage c’est-à-dire  de ce que l’écrivain réalise avec des mots ».

    Que les choix d’écriture de Dimitri Bortnikov, écrivain russe vivant en France, déplaisent à des lecteurs outrés par -ou insensibles à- une logorrhée à la fois "mystique et scatologique" ou rebutés par l’éclatement de leurs repères linguistiques, est un autre problème !!!!

    Laissons-nous embarquer "face au Styx" (cf illustration de Joachim Patinier "traversée du monde souterrain") laissons-nous emporter dans un tourbillon logorrhéique, sismal où sont conviés les vivants et les morts. Oui, nous allons vivre une véritable expérience littéraire puis "écouter le silence où l’âme se déshabille des mots".

     

    Ce qui frappe d’emblée à la lecture c’est le caractère torrentiel, déchaîné et volcanique de l'écriture  comparaisons truculentes, rythme insufflé par de multiples exclamatives tirets et onomatopées, enchâssement de récits, mélange de visions oniriques ou fantasmatiques et de scènes plus "boschiennes" ; une écriture où se côtoient le sublime et le loufoque, le lumineux et le sordide, la tendresse et la violence. Dimitri Bortnikov nous y avait certes habitués depuis "le syndrome de Fritz" (traduit du russe par Julie Bouvard) et surtout depuis "repas des morts" directement écrit en français -cette complainte torturée et torturante à la syntaxe syncopée. Dans Face au Styx (dont l’écriture a demandé presque huit ans) le narrateur Dimitri (double de l’auteur ?) nous entraîne en des va-et-vient incessants entre un "ici" (Paris) et un "là-bas" (sa Russie et Samara sa ville natale). Ainsi aux déambulations dans la capitale (errances et accointances, recherche d’une "piaule", d’un travail, attente de la femme aimée Fevronia) se superposent des images du passé empreintes de "délires" (les dimitreries) ou traitées en de longues séquences (tiraillé par la faim un soir de Noël à Paris, il se rappelle l’enfer glacial "l’horreur boréale" de ses deux années d’armée, par exemple). Visions et divagations auxquelles sont conviés les grands de la littérature et de la peinture mondiale, car ce lettré amoureux des mythes antiques et modernes cite avec l’aisance de la connivence ses classiques russes autant que Shakespeare Cervantès Rabelais…

    Va-et-vient aussi d’un bord à l’autre du fleuve mythologique des Enfers. Le thème de la mort (cette dame aveugle aux lunettes de soleil qui fauche bien, à ras de tout) est en effet omniprésent dans le  roman. Celui-ci s’ouvre sur la mort de Norma "la plus belle des chattes" puis ce sera celles de la Marquise (Dimitri est employé-ménager chez des personnes âgées) de Nina, d’un bébé, ou encore de la petite Anca… Et au final celles du père, Dimitri revenu au pays natal, chapitres 36 à 40, assiste à sa lente agonie dans la lutte contre "l’ange de la mort" et de Damiane surgie du milieu du Styx, une morte-vivante "toute silence, toute caresse", qu’il peigne avec amour avant…

    Par associations d’idées ou surimpression il fait surgir d’une des rives du Styx, afin de dialoguer avec elles, les figures qui l’ont marqué : le grand-père Jo "ivre de tout", Babanya l’aïeule aveugle âgée de 4 mort-nés et de 13 enfants, Anton son camarade de classe le "gibbeux". L’enfance est peut-être "morte" mais, lui, adulte devenu, n’a rien oublié et continue de parler à ces chers disparus -les mots lui reviennent comme les oiseaux migrateurs- il sait varier style et tonalité en fonction du destinataire(humour pour pépé Jo, tendresse pour Babanya) et l’expression "toi-moi" renforce le lien entre ces "indissociés".

    À tous ces va-et-vient (vie/mort, Paris/Russie, rêve/réalité) correspond au niveau de la structure (composition) une alternance entre des séquences drôles et des scènes plus intimes avec des effets d’échos intérieurs.

    "Shakespeare des Schtroumpfs" lui, Dimitri, "le blairovitch des steppes, le rossignol de Sibérie"qu’a-t-il cherché toute sa vie à travers ses "chutes et chevauchées ses dimitreries ses hivers et ses printemps ses mystiqueries et ses pogroms de l’âme" sinon un état, un être humain qui lui montre son vrai visage

     

    Les morts ? Il y a ceux pour qui la délivrance arrive avec l’ouragan et ceux pour qui la fin vient dans la neige silencieuse, qui couvre l’agonie telle une mère, la cheville dans le Styx qui monte.

    Les morts et les vivants, et les pas encore nés, et les morts à naître, il les convoque en une ultime  vision, avant que n’éclate l’ouragan dans le silence du "rapt de la vie".




  • "Une bouche sans personne" de Gilles Marchand (aux forges de Vulcain)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Un titre étrange -qui sera expliqué à la fin-, une composition originale -le roman est encadré par deux chapitres numérotés 0 qui se font écho-, une narration qui mêle allégrement l’absurde, la fantaisie verbale et des situations loufoques, rocambolesques, sous cette apparente légèreté, le roman de Gilles Marchand se donne à lire comme un hymne à l’amitié, à la gloire d’une figure tutélaire, celle du grand-père, mais surtout comme un "apprentissage" de la "résilience".

    Le texte d’Italo Svevo « la conscience de Zeno »  (dont une phrase est citée en exergue) sert de "fil conducteur" ; le grand-père lisait ce roman, son petit-fils, le narrateur, en fait son livre de chevet et l’auteur, Gilles Marchand, emprunte, en partie, à l’auteur italien le procédé littéraire du "flux temporel". Si les "choses que tout le monde ignore et qui ne laissent pas de trace, n’existent pas", le narrateur en revanche porte les "traces de l’Histoire" qui remontent à l’enfance (la scène originelle ne sera dévoilée qu’à la fin en une vision où le crépitement de la phrase imite celui des flammes). J’ai un poème et une cicatrice affirme d’emblée le narrateur. Cicatrice que masque le port permanent d’une écharpe. Poème celui de sa vie, celui de la Vie, celui qui transfigure et ré-enchante le quotidien et que le roman va faire jaillir (alors que tout jusqu’alors était délibérément "cadenassé") et en écho le poème de Jean Tardieu.

    Nous sommes en 1987. Le narrateur est comptable. Il a 47 ans, il vit seul. Chacune de ses journées obéit à un rituel qui semble immuable et dont rend compte la structure formelle de la plupart des chapitres. Après le travail, le métro, c’est le rendez-vous le soir avec ses amis Sam et Thomas (ils portent eux aussi les stigmates de blessures) dans un bar tenu par Lisa - il en est secrètement amoureux. À partir du moment où malencontreusement du café a maculé son écharpe, le narrateur se doit de se "dévoiler" en mettant à nu son passé... Au fur et à mesure qu’il ressuscite ses souvenirs -mais surtout la figure tutélaire du grand-père- les garde-fous de la rationalité explosent et l’environnement se détraque : comme la concierge n’a pas été remplacée, les poubelles s’entassent jusqu’à obstruer l’entrée de son immeuble (et l’entrée du tunnel d’immondices est jalousement gardée par Gérard) ; la femme au chien est désormais tenue en laisse par l’animal ; la boulangère et ses crédos météorologiques ; son emploi systématique du futur constate que "tout va de travers". Sam reçoit des lettres de ses parents disparus. Dans le métro le narrateur imagine en une longue suite énumérative les usagers potentiels harnachés de leurs "attributs" de travail. La danse d’une mouche chorégraphie l’espace de l’appartement.

    "Rêveur fantaisiste" Pierre-Jean aura appris à son petit-fils (qu’il a élevé seul), l’art de transformer la réalité ; ce dernier, adulte devenu, va "la transformer pour essayer de voir comment elle aurait été perçue par les yeux de son grand-père". Et comment opérer cette transmutation sinon par l’imagination et l’écriture ? Imagination qui voile les arcanes du réel et les blessures de l’histoire ; écriture qui joue avec toutes les ressources du langage. On devine le plaisir de Gilles Marchandà faire de son personnage narrateur et conteur "l’artiste de sa propre vie". Il jongle avec les aphorismes, revisite les clichés ; des phrases accumulatives scandées par des anaphores (je me rappelle ou il y a) côtoient le comique de l’absurde, les jeux avec les mots (un raton lavait, un abbé badait) et avec les sonorités. Tout cela crée un univers qui rappelle parfois l’étrange et le merveilleux d’un conte où les oiseaux font des rêves,inventent des couleurs pour se peindre les plumes...  Chaque soir dans le bar, face à un public de plus en plus nombreux, il "raconte" ("je suis une bouche") mais il décide de réserver "la fin de son histoire" à ses amis -le cercle des happy few auquel est convié le lecteur- quand le moment est venu "d’affronter ses démons". Ce sera après une séquence, paroxysme du théâtre de la cruauté surréaliste mêlant les genres (danse orientale, cirque) et les tonalités (tragique et comique). Ce sera dans son appartement -réceptacle de sa conscience et de son passé : les écharpes y sont repliées comme les strates de sa vie... lesphotos d’un autre âge immortalisent "les voix chères qui se sont tues".

    Un récit "simple témoignage sous forme de cicatrice et de souvenirs trop longtemps enfouis" avoue le "récitant". En écho, Thomas affirme que la présence d’animaux plus ou moins anthropomorphisés dans le roman qu’il vient de terminer, n’en fait pas pour autant un conte philosophique c’est "juste une histoire sans prétention" comme "une bouche sans personne" ? (les effets spéculaires qui traversent le roman en un prisme  "littéraire" autorisent cette question...)




  • "Règne animal" de Jean-Baptiste Del Amo (Editions Gallimard)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    D’une manière vibrante incarnée, « Règne animal » évoque l’histoire d’une exploitation familiale dans le Gers, de la fin du XIX° à 1981. Aux horreurs de la guerre (celle de 14-18) répondent en écho celles de la violence industrielle qu’illustre l’élevage intensif du porc « la porcherie comme berceau de la barbarie du monde ». Eléonore et son arrière-petit-fils Jérôme seraient-ils les seuls rescapés d’un naufrage ? -eux qui ont su préserver un lien authentique avec le « règne animal » alors que le verrat à jamais détaché de ses entraves, se laisse guider par le parfum de la nuit...

    Chacune des quatre parties qui composent ce roman obéit à une dynamique particulière ; mais la construction d’ensemble n’est pas sans rappeler celle de la tragédie à l’antique. Des effets spéculaires créent des échos qui s’appellent en se répondant d’une partie à l’autre. En outre l’ellipse temporelle 1917-1981 n’est qu’apparente ; car dans les deux dernières parties consacrées à l’année 1981 des flash-back, des questionnements, des remises en cause comblent les interstices donnant à voir les conséquences inéluctables d’un processus engagé depuis longtemps….

    La première partie (cette sale terre 1898-1914) s’ouvre sur une scène « de genre », le père émacié, amaigri, alangui dans une position christique s’il provoque la nausée de son épouse « la génitrice » est scruté quasi amoureusement par son unique fille Eléonore ; avec les effets de clair-obscur le lecteur est face à un tableau. Dans cette partie les deux règnes animal et humain semblent cohabiter et même s’interpénétrer dans la sauvagerie, l’âpreté d’une terre séculaire « cette sale terre ». Après l’agonie, la mort et l’enterrement du père (restitués en de longues séquences aux visions hallucinées) c’est Marcel un vague cousin qui prend le relais (au grand dam de la génitrice mais au bonheur de la petite Eléonore qui connaît ses premiers émois...). Si la deuxième partie s’ouvre sur le bonheur d’une nature qui se réveille, bien vite la dure réalité de la première guerre mondiale viendra bouleverser cette « harmonie ». Et les convois de bétail destinés à l’abattoir et à « nourrir » les soldats préfigurent dans le rendu de la violence, l’inhumanité qui prévaudra dans les parties 3 et 4. Marcel revenu du front est un « monstre » de laideur (gueule cassée), le mariage avec Eléonore, la naissance d’un fils (Henri) ne peuvent enrayer ni le trauma (des visions du front, des massacres hantent son sommeil sous formes de cauchemars) ni les douleurs physiques. C’est un « mort-vivant » (tout comme le sera Catherine, la bru de Henri, certes pour d’autres raisons). Grâce aux économies laissées par la mère il peut agrandir la ferme acheter sols et animaux… Début d’un processus dont les conséquences sont mises en exergue dans le long lamento qui ouvre la troisième partie. Psalmodié par Eléonore à son arrière-petit-fils Jérôme, il dénonce la folie des hommes ; et se substituant à un narrateur l’aïeule se propose de restituer cette « mémoire commune » ; comme dans un instantané kaléidoscopique. Des phrases isolées en italique sont les diktats du père Henri à ses deux fils Serge et Joël. Père autoritaire obnubilé par le rendement de son entreprise dont il sera la première victime (produits toxiques inhalés). Le titre de cette partie « la harde » par un détournement volontaire désigne non pas la troupe de « bêtes sauvages » mais celle d’une lignée dont Jérôme est le dernier représentant. Dans la dernière partie, le dénouement, un montage parallèle, alterné permet au lecteur de se familiariser avec chacun des personnages qui cohabitent dans la porcherie et de comprendre les ravages exercés sur chacun jusqu’à l’effondrement... mais les dernières pages en italique (écho à celles qui ouvraient la troisième partie) exaltent la reconquête de la liberté.

    Cela étant, quel que soit le contexte, c’est une même écriture qui fouille, creuse, s’attache aux détails les plus sordides, analyse au scalpel (à l’instar de la lame qui incise la chair animale et châtre les porcs...), pénètre les consciences, restitue les remugles, en nous faisant « vivre », et la vie sauvage des premiers représentants de cette famille (fin XIX°) et la sauvagerie des derniers qui s’acharnent sur les animaux au nom du sacro-saint principe du rendement. En contrepoint se donne à lire l’humanité des « bêtes » dont témoigne la récurrence de la thématique de l’œil. Au tout début les pupilles bleuâtres des vaches reflètent les scènes quotidiennes des humains ; Eléonore cherche dans le regard doux du crapaud celui de son père comme une rémanence ; c’est dans l’œil du corbeau qu’elle entrevoit la silhouette de Marcel à son retour du front en 1917 ; beaucoup plus tard Henri fait la douloureuse expérience de capter non seulement son reflet dans l’œil des animaux mais aussi la « manière dont eux nous voient » ; ainsi, de simple reflet, l’œil de la bête est devenu par métaphore celui de la Conscience… Le roman se clôt sur l’œil du verrat scrutant la nuit !!

     

    Oui il y a de la barbarie, de la bestialité chez l’homme, oui il y a de l’humanité chez l’animal ; ce que renforcent et illustrent les comparaisons entre les deux « règnes ».

    Oui à trop vouloir asservir, exploiter le « monde vivant », l’homme commet la pire des dérives qui -comme dans le roman- peut se retourner contre lui.

    Une saga familiale et porcine à l’écriture viscérale, organique et aux visions hallucinées.

    Un roman coup de poing ! Un roman coup de cœur !

     

    PS à tous ceux qui déplorent la complaisance morbide de l’auteur dans le « fumier » je répondrai, plagiant Baudelaire « tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or ».




  • "Accidents" de Olivier Bordaçarre (Editions Phébus)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Vampirisation par dépossession progressive c’était la thématique de Dernier désir. Dans  Accidents, Olivier Bordaçarre par le biais de la gémellité, modernise le thème du Doppelgänger. Jouant sur la polysémie du mot « accident » il fait évoluer ses personnages dans le monde de l’art, de la photo et de la publicité et donne à lire en filigrane une trame éminemment politique. Son art de la narration, son goût du suspense et du fantastique il les met aussi au service d’un questionnement sur la création en général, avec ses doutes et ses affres tout en évoquant l’histoire d’une re-naissance.

    Chacun des 26 chapitres a pour titre un nom de rue et d’arrondissement (Paris), de localité (Jura Lozère). Le choix de l’Erta’Alé en Ethiopie qui clôt le roman aura une fonction symbolique (échos entre le magma à l’échelle planétaire et l’incandescence maîtrisée de Roxane) et narrative (assure une forme de circularité au roman qui s’ouvrait en un rendu halluciné sur un accident de voiture avec embrasement). Mais loin d’être fragmentée, l’histoire en diversifiant les lieux permet au romancier de faire des événements rapportés le lieu où se « rencontrent » des « destinées » avec tous leurs « accidents » de parcours et les « retournements » de situations ! Appartements, galeries, lieux de tournage, ateliers ou encore bord de mer servent de « décors » à des micro-spectacles où l’auteur prend plaisir à mêler trivialité ou inventivité poétique du quotidien, embrasement de la passion, affres de la création, relations faussées exaltées ou sincères. Des dialogues au sein d’une famille « moderne », des propos truffés de clichés sur la hiérarchie des expressions artistiques, animent ce spectacle de l’humaine condition. Apostropher un inconnu pêcheur sur la plage de Barbâtre marque une étape dans le chemin de Roxane vers la réappropriation de son corps et l’acceptation de se voir dans le regard de l’autre !

    Tout semble affaire de « regard » avec -et c’est une constante chez l’auteur- les sens littéral et métaphorique entremêlés (à l’instar d’une conversation entre Paul et sa compagne Julia qui croise la projection du film « Mon oncle »). Regard regardeur et regardé ; à travers cette aimantation circulent des « images » celles qui obéissent aux canons imposés par la mode ou la publicité entre autres, et que l’auteur semble fustiger. Du coup un visage mutilé par des cicatrices -et qui rappelle les déformations que fait subir Bacon à ses portraits- aura du mal à s’intégrer dans une société du « spectacle ». Mais Sergi Velasquez -personnage pivot du roman- saura déceler la beauté par-delà les apparences. D’abord attiré par l’incandescente Rebecca, il découvrira la beauté torturante et torturée qui se dégage de photos et à travers elles, celle de la photographe elle-même et qui n’est autre que le « double » de Rebecca… l’accidentée du tout début et dont le lecteur suit (grâce à un montage alterné) les différentes étapes qui la conduiront de l’isolement douloureux à la pleine lumière.

    Doubles, jeux de miroirs (l’appartement de Rebecca est d’ailleurs envahi par ces « reflets »), vont de pair avec les échos qui s’appellent en se répondant dans la narration. Deux sœurs jumelles, deux feux dévastateurs, deux « coups de foudre », deux conceptions du Beau, les dits et non-dits (on entendra deux versions de l’accident ; mais surtout c’est à la psychanalyste Julia sœur de Sergi de donner un « sens » à  ce qui est « latent »), Eros et Thanatos !

    C’est bien un dispositif romanesque complexe que tisse Olivier Bordaçarre dans Accidents

    « Sédiments... non sentiments » (ce lapsus de Sergi n’est-il pas révélateur ???)




  • "14 juillet" de Eric Vuillard (Editions Actes Sud)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Trop souvent on raconte la prise de la Bastille « du point de vue de ceux qui n’y étaient pas » Rendre l’événement à la foule et donner un visage à tous ces hommes , telle est la  démarche d’Eric Vuillard -qui a travaillé sur les archives de la Police sur les comptes rendus de cette journée « historique » Un compte 98 morts ; une liste 954 noms..

    14 juillet est le récit de la révolution en marche, vue de l’intérieur ; l’auteur s’est immiscé dans cette foule et il va entraîner son lecteur dans ce mouvement lui faisant ressentir voir toucher entendre une énergie à l’état brut ! Et puisque hier c’est demain, ce qui fut sera. Au détour d’une rue, d’une phrase le lecteur capte des échos qui se répondent par-delà les siècles…..

    La révolte gronde ; on est mal payé mal nourri ; c’est la famine ; la dette du pays est exorbitante. Avril 1789, saccage de la Folie Titon . Le récit s’ouvre sur ces prémices de la Révolution. S’appuyant sur le factuel, l’auteur donne à « voir » de criantes inégalités ; et ce sera la « revanche de la sueur sur la treille, la revanche du  tringlot sur les anges joufflus »

    Avec emphase on nous enseigne le règne de chaque roi…. Mais on ne nous raconte jamais ces pauvres filles venues de Sologne ou de Picardie ». 14 Juillet  donnera un visage une parole une vie aux anonymes !

    À  l’identification des 18 cadavres de séditieux (suite à l’incendie de la folie Titon) répondront en écho celle de ceux transportés au Châtelet (fin de l’avant-dernier chapitre « le déluge ») et la longue liste des acteurs de la journée du 14 juillet (chapitre la foule). À ces échos s’ajoute l’alternance entre panoramiques et zooms. Caméra subjective, gros et très gros plans, jeux de travellings, angles de vue très divers, on assiste souvent à une reconstitution cinématographique des événements. De même l’auteur fait alterner le pronom « on » -à valeur globalisante qui illustre à la fois la compacité et l’unité d’une foule- et le pronom « il  ou elle» qui individualise en la nommant et l’identifiant, une personne. Un chapitre « la foule » illustre cette démarche. Puisque les autres récits de cette « journée historique » sont empesés ou lacunaires l’auteur interroge une liste (dressée plus tard) et voici que prennent vie (nom métier date état civil étiquette) ceux qui auront fait l’Histoire.

    Chair et sang qui palpitent à l’instar de la phrase qui hoquette nerveuse, des choix lexicaux où s’invite l’argot ; rythme souvent trépidant en harmonie avec l’impétuosité de la foule. Mais que c’est beau un visage bien plus beau que la page d’un livre, les sentiments y surgissent de toutes parts et s’y étreignent

    Comme l’auteur est censé être au milieu de la foule il en connaît les acteurs « notre homme » « nous l’avons déjà vu » « la placière qui est derrière nous » « prenons dans nos bras ce Maillard malade »; ou bien l’imagination supplée aux lacunes « il faut imaginer » ou encore s’interrogeant par exemple sur les derniers moments de Sagault le batteur d’or il utilise des modalisateurs « il a dû » qui scandent en reprises anaphoriques les paragraphes qui lui sont consacrés. À un moment tout le décor s’est estompé on focalise sur le funambule Michel Béziers un pauvre diable de cordonnier de 38 ans  qui sur une planche va à la recherche de ce mot (« mot d’excuse » ?) entrevu dans une meurtrière…..

    Deux moments de pure émotion : Humbert a épargné la vie d’un soldat suisse et ce dernier  donnera sa chemise pour panser la plaie du blessé... Marie Bliard apprenant la mort de son compagnon Rousseau, allumeur de réverbères, tordue par la douleur constate impuissante que les lignes tracées par le clerc vont se substituer définitivement à la chair, à toutes les palpitations qui  auront rythmé leur Vie !

    Réalisme truculence humour sens du rythme ; tout cela n’exclut pas quelques  « envolées » plus lyriques et des interprétations à connotation symbolique. À l’Hôtel de Ville on refuse de distribuer la poudre « entre le peuple et qui s’en improvise l’émissaire il existe aussitôt un fossé. Toute la Révolution est déjà là. La Plaine ou la Montagne » Boucheron et Piquet agitent leurs chapeaux « comme un au revoir à l’Ancien Régime »  L’auteur sait aussi renouer avec la pratique de l’ekphrasis quand il décrit par exemple le sabre d’officier d’Ethys de Corny !

     « On devrait lorsque le cœur nous soulève, lorsque l’ordre nous envenime, que le désarroi nous suffoque, forcer les portes de nos Élysées dérisoires [ ….].chercher, la nuit, sous les cuirasses, la lumière comme un souvenir » Ne serait-ce pas une des belles leçons de ce 14 juillet 1789?






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