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Littérature

Critiques littéraires

  • "Ce que savait la nuit" d'Arnaldur Indridason (éditions Métaillié)
    traduit de l'islandais par Eric Boury


    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Exit Erlendur -le commissaire si familier aux lecteurs d’Indridason ! Voici Konrad un flic à la retraite. Qui est-il ? Pourquoi malgré les réticences affichées reprend-il une enquête (cold case) vieille de 30 ans ? Ou du moins pourquoi s’investit-il dans celle concernant Villi, mort il y a 7 ans ? Est-ce seulement pour satisfaire à la requête de la sœur de la victime ou cette mort serait-elle liée à la première -celle de Sigurvin disparu il y a trois décennies ?

    C’est sur la découverte du cadavre sous le glacier de Langjökull que s’ouvre d’ailleurs  le roman…

    Un roman où deux lignes de force en parallèle se dessinent, tissent des liens et se croisent. Les fragments de la vie de Konrad sont livrés au lecteur d’abord avec parcimonie éveillant indubitablement sa curiosité puis des pans entiers sont restitués sous forme de flash-back (gamin souffre-douleur de Poli à cause de son infirmité ; relation au père - un homme peu recommandable ; relation avec sa femme Erna décédée il y a peu de temps). À un moment du récit Konrad cherche à rassembler les fragments de son existence pour en reconstituer le puzzle. Or n’est-ce pas cette démarche qui préside à son investigation, comme à toute enquête d’ailleurs ? Car il faut collecter les informations, les sérier, les contextualiser et par regroupement et recoupement, établir des hypothèses, adopter le point de vue de tous les protagonistes. Vont se succéder à un rythme assez rapide (et beaucoup de chapitres débutent par cet indice temporel « le lendemain ») ses rencontres/entretiens avec tous ceux impliqués de près ou de loin (la sœur de Villi Herdis, celle qui lance l’alerte, les témoins de la scène d’altercation au bar ; les proches de Villi etc.) Un indice majeur revient en leitmotiv : la jeep. Dans cette enquête complexe, Konrad doit « emboîter les pièces éparses du puzzle ». Elisabet reproche à son frère de « penser comme un flic », « tu veux croire aux coïncidences, au hasard qu’il y a un lien ». Oui il y a forcément un lien !

    Ainsi, de même que se dévide l’écheveau de sa propre vie (tout en sachant que Certains morceaux s’adaptent mal à l’ensemble, d’autres parmi les plus importants manquent à l’appel) de même se déploie en une toile arachnéenne la « mission » qu’il s’est imposée. Vers la fin du roman se rappelant le fiasco de l’affaire Sigurvin (il fut mis à pied) il prend conscience qu’elle avait marqué sa vie, façonné sa personnalité.

    La construction du roman obéit à cette architecture assez savante à laquelle Indridason nous a habitués. Le mouvement entre l’enquête et les allers et retours entre passé et présent assure un tempo ainsi que l’alternance narration/dialogues, et l’immersion par petites touches dans le passé islandais reliant la petite histoire fictionnelle à la grande Histoire. Mais certains raccords font voler en éclats la linéarité du récit : après la découverte du corps de Sigurvin par des touristes (chapitre 1) Indridason nous plonge sans transition dans la conscience d’un individu entre vie et trépas - il vient d’être renversé par une voiture (chapitre 2) ; or les deux événements ne sont pas concomitants d’un point de vue chronologique, mais le lecteur se substituant à l’enquêteur va les « relier »... Cette victime -sujet de l’enquête et dont on apprendra très vite l’identité- nous la retrouverons au tout dernier chapitre (60) bercée par la vieille dame qui tente de la consoler… sorte de thrène moderne dans le noir qui a tout englouti. L’enchâssement de récits dans le récit illustre la complexité du « réseau » à démêler et permet d’étayer des « soupçons ». Souvent des indications d’ordre climatique ou météorologique ponctuent la narration, servent d’ouverture à certains chapitres ; outre leur fonction informative elles entrent en immersion avec l’intime de personnages. L’exemple le plus poétique est l’éclipse de Lune : à la demande expresse de sa femme « mourante », Konrad l’accompagne dans la contemplation d’un ciel « scintillement venu du passé ; course immémoriale des planètes ; la lune boucle de la nuit, antique amie des amants….

    Des portraits traités tels des eaux fortes : Indridason a sans conteste l’art de déceler chez tous ses personnages une spécificité vestimentaire ou tout simplement physique ; son regard est amusé, parfois moqueur (Olga aux archives de la police « ressemblait un peu à un gros classeur », la vieille Vigga à l’accoutrement et à la grimace de « sorcière » …)

    Réchauffement climatique -il a favorisé la découverte du cadavre Sirguvin...- misère sociale et alcoolisme, corruption ; on retrouve dans ce roman, des thèmes chers à l’auteur.

    On sait aussi sa passion pour ce qu’il appelle « squelettes vivants ». Mes romans traitent de disparitions, mais ils ne traitent pas principalement de la personne qui a disparu, plus de ceux qui restent après la disparition, dans un état d'abandon. Je m'intéresse à ceux qui sont confrontés à la perte. Ce sont ces gens-là que j'appelle les squelettes vivants.

    Konrad n’est-il pas de ceux-là ??




  • "Frères sorcières Entrevoûtes" d'Antoine Volodine (éditions Seuil)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Hadeff Kakaïn sortant de la matrice -goulet de la mauvaise moinesse- entre dans un monde qui lui est vaguement familier ; de même un lecteur fidèle de Volodine (et de ses hétéronymes) entrera avec Frères sorcières dans un monde qui ne lui est pas complètement étranger : celui du post-exotisme, celui où les repères sont flous ou abolis (on côtoie des errants ni nés ni décédés ; une indistinction qui vaut aussi pour le rêve et la réalité, la vérité et le mensonge, le passé le présent et le futur), celui de l’espace noir charbonneux et/ou des espaces bardiques, celui des paysages d’après la catastrophe, avec leurs toponymes aux consonances étranges parce qu’étrangères ; un paysage mental où « erre » la conscience d’un être transitoire ; un monde qui advient par le souffle d’une écriture à la fois organique et orphéique !

    MAIS…..

    Entrevoûtes ! Ce vocable hybride (c’était le sous-titre de Nos animaux préférés) mêle le substantif entrevous espace entre deux solives de plafond ou les poutres d'un plancher, et le verbe entrevoûter termes d’architecture certes mais comme se plaît à le rappeler l’auteur avec des règles plus fondamentalement musicales que géométriques, c’est bien la part sonore de la langue qui est -entre autres- convoquée dans Frères sorcières. Et la première impression -en entendant les trois voix apparemment différentes- serait celle d’un pluralisme tonal. Eliane Schubert (la première voix) parle comme si elle faisait une déposition, -elle évoque le parcours de sa troupe de théâtre, le lien avec le public, le programme, les turpitudes des bandits, les morts- et sa parole est souvent interrompue par un « inquisiteur » (?) qui la somme de se contenter du factuel ! Parole relayée en II par 343 vociférations réparties en 49 fragments (on connaît l’importance du chiffre 7 et de ses multiples pour l’auteur), des recommandations, des invitations plus que des objurgations, -malgré l’emploi de l’impératif- destinées à toutes les petites sœurs du malheur ; vociférations qui ne sont pas sans rappeler les slogans de Maria Soudaïeva. Puis en III (dura nox, sed nox) nous entendons un long monologue d’une seule phrase, la voix d’un vieux chamane (frère de Solovïei de Terminus radieux?) dont nous suivons les errances dans l’espace noir, (que scande la récurrence de la préposition « puis ») et les différentes métamorphoses (où genre et sexe sont abolis).

    Mais dans tous les cas il s’agit du Corps de la parole et/ou de la Voix de la chair. Au début le Verbe et le Verbe s’est fait Chair si l’on voulait parodier le fameux « in principio erat verbum ». Hormis le fait qu’on est dans une sorte de transe chamanique ; que le « rapport à la voix » induit la théâtralité ; l’envie d’un théâtre libérateur ; qu’on a donc dépassé le cadre narratif propre au roman. (Le titre de la première entrevoûte est éloquent « faire théâtre ou mourir »).

    Les trois entrevoûtes loin d’être trois unités différenciées, se répondent par tout un jeu d’échos intérieurs en s’imbriquant les unes dans les autres. Eliane Schubert, seule survivante de la Compagnie de la Grande-nichée, a reçu en héritage de sa grand-mère et de sa mère la puissance des salves de slogans ces vociférations étranges. Elle connaît par cœur l’intégralité du texte, et pourrait encore l’interpréter sans mal. (Eliane double de Maria Soudaïeva ? sœur de Maleeya Bayarlag des "Songes de Mevlido" ?). La première « entrevoûte » se clôt sur une recommandation qui sera précisément la dernière de cantopéra « retourne à la Grande-nichée » ; ainsi les 343 vociférations de la deuxième entrevoûte sont le texte de la pièce étrange qui habite cette comédienne. Quand Eliane Schubert constate qu’elle est sur une scène de théâtre et qu’une petite tache minuscule pétrifiée en pleine flaque lunaire joue un rôle dans son histoire, ce sont précisément les recommandations des fragments 9 10 11 à la petite sœur de l’épeire et 16 17 (l’aragne) et qui annoncent la métamorphose d’Hadeff (en III) (après 8 mois d’immobilité, il a « l’apparence d’arachnide » cette petitesse l’aidera à sortir du tunnel vers la/une Re-naissance). La construction circulaire en III (la fin nous ramène au point de départ- après la reprise in extenso des quatre premières pages du début)- a la puissance de l’incantation -tout comme les vociférations (mises en relief par l’emploi de majuscules) avec l’énoncé lapidaire des injonctions et la récurrence de certaines images.

    Circularité et errance sans fin. À l’errance d’Eliane et de sa troupe de théâtre vers le nord-est répond celle d’Hadefff dans l’espace noir ; à toutes les « expériences » -fussent-elles les plus cruelles et les plus douloureuses- de l’une répondent celles du second alors que les vociférations sont comme la clef de voûte d’un édifice sonore. Encore que « la clef voûte » est loin d’être statique : en perpétuel mouvement, elle préside plutôt à l’élaboration d’un monde envoûté et envoûtant Incantation et envoûtement. Maria Crow puis Yee Mieticheva sont comme ensorcelées en écoutant (et en les faisant leurs) les vociférations d’Eliane Schubert ; les petites sœurs destinataires des vociférations (en II) sont aussi les frères sorcières (et pourquoi pas le public et/ou le lecteur/frère) Hadeff /Amandine/Bella Ciao/ Babour Marsyas/ Moô-Moô/Jean Goliathan/ Jean l’Insolente/ Jeanne le Goudronneux/ La traditionnelle fonction phatique du langage (moi Amandine, par exemple) se transmue en parole magique où le mot proféré fait advenir la chose nommée, où la vocifération déclamée crée le réel souhaité espéré ou honni Magie de l’écriture, magie du Chaos !

    Ce roman, le 43ème d’un « édifice » qui en comportera 49 (ce sont les propos de l’auteur invité sur le plateau de La Grande Librairie le 16 janvier 2019) frappe par son hallucinante puissance hypnotique. Transporté, le lecteur (qui est aussi spectateur) n’en oubliera pas moins la force de dérision -voire auto-dérision-, le goût pour les pastiches, les jeux de mots, l’intertextualité, et une réflexion en creux à la fois politique et existentielle Frères sorcières, un texte incontournable !

    .13. 76 EN CAS DE MALHEUR, OUVRE TA GOURDE LACRYMALE ET ATTENDS LA SUITE !

    .16. 99 QUAND LA FLAMME DÉSARTICULE LE LANGAGE EN TOI, ENFLAMME-LA !

    .35. 244 PETITE SOEUR, AVANCE SANS FRÉMIR, AVANCE, FRAPPE !

    .44. 317 APRÈS LA FIN DE TOUT VOYAGE, REPRENDS LA ROUTE

    .49. 337 HABILLE-TOI AVEC DE LA CHAIR !




  • "Roissy" de Tiffany Tavernier (éditions Sabine Wespieser)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Pour écrire ce troisième roman, Tiffany Tavernier non seulement s’est inspirée de faits réels, mais elle s’est immergée dans l’univers de l’aéroport (pendant des mois, elle a pris des photos, réalisé des enregistrements sonores, noirci des carnets). Roissy n’en reste pas moins une fiction (intensément documentée) et qui vise -comme tout roman littéraire d’ailleurs- à donner une expérience du réel, incarnée ici dans le personnage d’une narratrice, cette « ombre en transit » qui habite l’aéroport depuis huit mois, « tirant derrière elle sa valise d’un terminal à l’autre ». Le lecteur va suivre le déroulé de son quotidien « surprenant », ausculter avec elle pensées et tourments ; jusqu’à la rencontre décisive avec l’homme au foulard... cet homme « beau de cette attente qui tend vers l’impossible ».

    Roissy c’est le portrait délicat d’une femme belle dans sa fragilité,sa pudeur, sa colère rentrée et sa honte ; Roissy, c’est une interrogation sur « l’infinie capacité d’un être humain à renaître à soi et au monde » (cf quatrième de couverture) ; Roissy, c’est une écriture à la fois fragmentaire et linéaire, poétique et prosaïque, une écriture vagabonde qui multiplie les points de vue en enchâssant des récits (et typographiquement en changeant de police) à l’instar des circonvolutions de l’espace traversé ?

    Au début c’est une voix sans passé, sans mémoire ; une voix sans nom (pour Josias et beaucoup d’autres,elle est la demoiselle) ; au début c’est un regard qui capte les écrans d’affichage et/ou ceux de télés qui déversent en boucle des infos venant du dehors ; au début un être fragile qui souffre de migraines et qui appréhende les remontrances de Vlad, son compagnon de fortune. Car cette jeune femme, suite à un trauma peut-être, s’est retrouvée un jour à Roissy sans mémoire, donc sans identité. Cette sans domicile fixe, déguisée en passagère, a trouvé refuge dans ce non-lieu les englobant tous. Puis le cercle s’élargit et nous allons nous familiariser avec ceux qu’elle côtoie au quotidien : les fidèles Josias et son frère Liam, Vlad mais aussi Lucien un serveur, et des opérationnels identifiables à leur badge. Avec elle nous entendons les pas, les tactactac des valises à roulettes, les haut-parleurs, les hurlements des réacteurs, et la tonitruance des avions ; avec elle nous respirons un air saturé d’odeurs d’effluves ; grâce à elle nous pénétrons dans un univers insoupçonné -habitués que nous sommes aux seules salles de départ, d’embarquement... ou d’arrivée.

    À travers la « magie » des lieux et des atmosphères, le roman saisit ainsi la présence de cette « indécelable ». Elle qui depuis 8 mois a développé dans cette symphonie planétaire qu’est l’aéroport -devenu sa zone de survie- une « sensibilité rare aux choses du monde ». Elle qui en côtoyant des passagers, en se mêlant à eux, s’invente des destinations, des métiers, elle a 300 noms, autant de vies -et simultanément les « rêve » (ces moments sont impulsés par des verbes de sensation « j’imagine »). Mais c’est bien dans une galerie souterraine qu’elle a trouvé refuge pour la nuit (après les chaises du T3). Et d’ailleurs l’aéroport n’est-il pas à la fois son « cocon » et sa « mémoire » ?

    Au tournoiement dans l’espace (les différents modules du T2 qui ressemblent à un 8, la narratrice ne cesse de les arpenter depuis 8 mois, en évitant les caméras de surveillance) correspondent les vertiges et les rêves-cauchemars qui la hantent (accident de voiture ? Morts ?) Car la romancière nous immerge dans un univers mental où se télescopent les bribes d’un passé revisité, -que la narratrice cherche parfois à exhumer- un sentiment de culpabilité et de désarroi dont rend compte l’abondance d’interrogatives. Travail sur la mémoire, ses absences, l’inquiétude. La narratrice -qui avec Luc (l’homme au foulard habité par la Douleur) s’invente un prénom Anna – va se « reconstruire » sur un vide.« Je suis un trou qui abrite un saccage ; à l’intérieur de moi les avions se fracassent, les corps tombent dans des puits ». Et le mode parfois confessionnel se double d’un autre « récit » mis en italique qui se lit comme une mise à distance avec l’emploi du pronom « elle » (sorte d’herméneutique). De l’apparente dysharmonie vont naître les fulgurances du désir et le passage de l’oser-dire à l’oser-être -même si cela advient dans un futur... proche... comme le dit explicitement la lettre qui sert d’épilogue !

    D’un point de vue narratif, la rencontre avec Luc (que nous avons aperçu dès le début du roman) permet de mettre en parallèle l’accident tragique du vol Rio-Paris dans lequel il a perdu sa femme Catherine et l’accident dans lequel la narratrice a perdu la mémoire, et partant, son identité ; et d’un point de vue dramatique (au sens de « action ») d’imaginer une histoire d’amour à l’élégance désespérée, jalonnée de refus, de tâtonnements, d’hésitations mais aussi d’extases. Rencontre de deux Douleurs. Rencontre électrochoc : « Anna » va quitter progressivement sa « carapace » (dont les murailles transparentes seraient la métaphore) même si des aveux scandés par des répétitions anaphoriques tentent d’imposer le contraire (dans cet autre récit) « puisque je te dis qu’ici il n’y a pas d’histoire, puisque je te dis qu’ici je suis l’autre […] Y a-t-il encore un corps quand il n’y a plus de mémoire. Le trajet en voiture -habitacle de leurs conversations- forme lui aussi des boucles -de plus en plus anarchiques...Et l’écriture de Tiffany Tavernier épouse sensuelle l’étreinte des corps, ou la tendre rudesse de destins sacrifiés (cf la lettre de Vlad qui révèle in fine son secret avec en creux l’abjection qui ne saurait prétendre à la rédemption).

    Récit du retour à la Vie d’une femme secrète, le texte tout en retenue est beau par sa pudeur et ses hésitations.

    L’immensité du monde (incipit), chaque jour la narratrice la percevait sous la voûte du terminal 2F. À la fin du roman (qui est aussi la fin d’un parcours) elle peut saluer l’Aube nouvelle.

    Sous le ciel éclatant elle y enfonce ses pas. Laissant advenir le monde. L’engendrant.

    Je. L’immensité du monde




  • "Frère d’âme" de David Diop (éditions Seuil)
    Prix Goncourt des lycéens 2018


    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Il était le grand favori des prix littéraires ; la critique avait encensé son roman dès sa parution en août 2018. David Diop vient (enfin) de recevoir un prix : le « Goncourt des lycéens » (créé en 1988). Ce qui a séduit les jeunes jurés c’est la « vision terrible de la Grande Guerre » entre « sagesse » de l’Afrique et « folie » de l’Europe. Et précisément dans le déroulé des souvenirs du narrateur, Alfa Ndiaye, ex tirailleur sénégalais qui a combattu au front sous le drapeau français, vont s’affronter deux mondes, celui de l’enfer du champ de bataille où toutes les valeurs sont abolies et celui d’une terre aimante généreuse. Tout comme le lecteur sera invité à entendre deux voix dans ce thrène des temps modernes dédié à l’Ami, ce frère d’âme  - Je suis deux voix simultanées. L’une s’éloigne et l’autre croît. (Cheikh Hamidou Kane L’aventure ambiguë, cité en exergue).

    Dès l’incipit, l’aveu « je sais j’ai compris je n’aurais pas dû » - qui d’ailleurs sera souvent repris  en écho -  énonce dans sa gradation même une prise de conscience et un regret. Un aveu qui semble émerger d’une longue période de silence, ce dont témoigneraient les points de suspension qui le précèdent.

    Il se rappelle d’abord les circonstances qui ont présidé à son choix devenir sauvage. Son frère d’armes, son « plus que frère » (son frère d’âme précisément et le titre du roman joue sur la paronomase implicite) se meurt, agonise. Pour n’avoir pas répondu aux trois supplications de l’achever, empêtré par des « pensées commandées par le devoir et recommandées par le respect des lois humaines », Alfa, taraudé par la culpabilité, décide alors de venger son plus que frère Mademba Diop. Ce que je n’ai pas fait pour Mademba je le fais pour l’ennemi aux yeux bleus. La France a besoin de notre sauvagerie alors on obéit. Mais moi je suis devenu sauvage par réflexion. Le récit d’une folie meurtrière assumée n’omet aucun détail dans la restitution quasi clinique du corps à corps avec l’ennemi d’en face et vante la fierté du travail accompli (après tout, la nuit tous les sangs sont noirs) ; réalisme cru certes mais en parfaite adéquation avec la barbarie de cette guerre... Entre la cinquième et la sixième main coupée -c’est le trophée que rapporte Alfa du camp ennemi- une scène traitée en un long plan séquence en dit long sur la démence cruelle des chefs : le capitaine Armand, aux yeux noyés d’une colère continue, intime l’ordre de tuer les sept « traîtres », ceux qui refusent d’obéir « au sifflet de la mort ». Ecœuré par la laideur du carnage, blâmant intérieurement la folie du capitaine, Alfa salue le « courage » de ses copains dont Alphonse et Albert, offerts comme du gibier aux salves ennemies… D’abord complices, les Toubabs et les Chocolats en viennent à redouter celui qu’ils assimilent à un « sorcier », un démm, un dévoreur d’âmes. Dès la septième main coupée, Alfa est évacué à l’Arrière. Et c’est dans le Centre où le sourire appelle le sourire, qu’il va convoquer -à partir de dessins- son passé heureux à Gandiol, sa relation avec Fary, et surtout l’amitié indéfectible qui l’a lié à Mademba Diop, deux adolescents si dissemblables et pourtant si proches. Une évocation souvent empreinte de poésie et d’onirisme qui, selon une tradition orale, tisse l’interpénétration des règnes et des espèces, dans une perspective animiste, où anamorphoses et métamorphoses semblent se rejoindre dans un cosmos originel. L’auteur prête à son personnage un regard à la fois enfantin, circonspect, ingénu et ironique. Et pourtant certains épisodes frappent par leur cruauté : la mère disparue et peut-être enlevée par les Maures du Nord, le mercantilisme du collecteur d’impôts -et en filigrane les ravages de la colonisation- auxquels s’oppose la sagesse du père…

    C’est à Mademba Diop qu’est dédié ce thrène des temps modernes. Ce roman se donne en effet à entendre comme un chant funèbre aux accents de cantilène parfois. Des cris déchirants contre l'inconcevable et des chuchotements caressants contre l'indicible. Les récurrences de certaines formules mon plus que frère, par la vérité de Dieu, la parenté à plaisanterie, les anaphores qui scandent des paragraphes ou/et les répétitions lancinantes à l’intérieur de paragraphes, la métaphore quasi omniprésente de la femme terre ont la force incantatoire de récits mythiques. Et c’est l’expression « dedans dehors » déclinée dans ses sens propre et figuré et en ses multiples variations qui est le leitmotiv (le dedans de la terre était dehors, le dedans de mon esprit était dehors, Fary m’a ouvert le dedans de son corps ; derrière ses lunettes le docteur François regarde le dedans de nos têtes, etc.) Dualité et dichotomie ! Division et antagonisme ! Alfa entre l’humain et l’inhumain ! Le Corps et l’Âme ! Vers la fin du roman, s’interrogeant sur sa propre identité et sur la façon de se raconter (lui qui ne parle pas le français sait que la vérité de la parole n’est pas une mais double voire triple), il découvre qu’il est « double ». Phrases et rythme sont alors au service de cette révélation hallucinée et lucide qui allie les contraires « je dépouille je vide les crânes et les corps […] mais je suis aussi la lune rouge qui se lève sur le fleuve […] Je suis l’innocent et le coupable ». Il sait qu’il est  l’ami qu’il aurait dû achever en cette journée funeste et que son âme s’en est allée mourir dans le corps de « son plus que frère ». Au final le « je » renverra à Mademba Diop et le « tu » à Alfa son plus que frère. L’absence d’article ou d’adjectif possessif dans le titre du roman, n’induisait-elle pas une réciprocité ? Amitié fusionnelle que Montaigne -d’ailleurs cité en exergue-, a célébrée et résumée dans cette phrase qui résonne par-delà les siècles « nous nous embrassions par nos noms ».

    À travers le parcours de ce jeune artilleur sénégalais, David Diop non seulement réhabilite la mémoire des « oubliés » du carnage que fut la première guerre mondiale mais, en une langue originale (le wolof adapté à la langue française), il convertit la violence des souvenirs en appels déchirants et si profondément humains !

    L’histoire du sorcier-lion est pleine de sous-entendus, celui qui la raconte peut y dissimuler une autre histoire qui, pour être dévoilée, doit se laisser deviner un peu….

    Ainsi de Frère d’âme ?




  • "Le guetteur" de Christophe Boltanski (éditions Stock)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Enquête sur sa mère mais aussi quête de soi, le roman de Boltanski fait alterner deux récits qui vont composer le portrait troublant d’une femme ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Si proche et si lointaine à la fois. Deux récits qui se croisent, se répondent : ce que fut la mère avant la naissance du narrateur (une jeune militante) et ce qu’elle a été après son départ (une femme vieillissante, recluse, en proie à des obsessions, nimbée de la fumée de ses cigarettes). Avec ses parts d’ombre et ses éclats de lumière.

    Si l’auteur emprunte au genre policier (une double filature pour explorer et recomposer un destin) le dispositif insolite de son roman ne renvoie-t-il pas à celui des Ménines de Vélasquez, le tableau préféré de l’héroïne – ne serait-ce que par le jeu de reflets et la place du regardeur ?

    Entre l’incipit suis-je le seul à l’espionner et le début de l’épilogue et si le guetteur c’était elle, Christophe Boltanski aura entraîné son lecteur dans un palais des glaces où le même se démultiplie ou du moins se décline ad libitum. Et d’abord le guetteur ; au tout début il s’agit bien du fils/narrateur qui va « sonder » les abymes tel un Orphée des temps modernes. Conscient de transformer un destin en roman policier, il « relaie » très vite -comme dans un fondu enchaîné- le personnage du roman inachevé dont sa mère est l’auteur La nuit du guetteur (un beau titre inspiré d’un poème d’Apollinaire). Certains chapitres d’ailleurs seront précédés d’extraits de ce roman -telles des épigraphes. De sorte que le livre en train de s’écrire (le guetteur) va prolonger, en le réécrivant, « la nuit du guetteur », « reconstituer quelque chose de disparu, une civilisation oubliée ». Sur le modèle de Dickens le mystère d’Edwin Drood ? Esprit critique, le fils se moque gentiment des « tics » d’écriture de sa mère -à moins que ce ne soit une autocritique déguisée… Attirée par le « roman noir », Françoise avait commencé à écrire du « néopolar » où le méchant de l’histoire lui ressemblait !  Et voici le narrateur qui entre comme par effraction dans cet univers fictionnel ou dans l’intimité d’un vécu en lisant des notes consignées dans des calepins. Conscient que le point de départ pour son polarraconter les aventures d’une femme couchée est curieux ou frappé d’inanité, il s’interroge sur les moyens de provoquer tension, suspense, et surprise. Il peut dévoiler explicitement sa méthode : alors qu’il tourne en rond il décide d’appliquer la méthode de Chandler faire entrer un type avec un flingue ; ce sera... un détective privé qui n’est autre que Claude Beauregard celui que Françoise a réellement engagé… En revenant dans le 13e arrondissement, il s’imprègne des effluves, veut « revivre » ce que sa mère a vécu, et redonner vie à la pesanteur d’un mémorial. Au terme de son enquête/perquisition, il sera à même de relier tous ces fragments et ces pointillés.

    Dans cette reconstitution vont se mêler souvenirs personnels et témoignages, documents et fictions, questionnements -dont rend compte la profusion d’interrogatives- et révélations. Des tranches de vie, séquences fragmentées à la chronologie délibérément éclatée, empreintes d’humour (relation avec le chien Chips), traumatisantes (déception amoureuse avant le concours de Sciences Po ; relation conflictuelle avec la mère), épiphaniques (l’entrée en Résistance) ou plus dramatiques (rétrécissement de l’espace vital, phobies, hospitalisation pour cancer) ; des portraits aussi (certains ciselés telles des eaux-fortes). Tous résonnent comme un hommage filial à la mère disparue, tout en s’inscrivant dans la démarche lucide du « guetteur ».

    Les dépouilles -celles de l’appartement revisité après le décès- vont épouser en un violent oxymore celles de l’Histoire. Car les jeunes militants du mouvement Jeune Résistance, et leur journal clandestin Vérité pour,  ces fils spirituels des Résistants de la Seconde guerre mondiale, ces précurseurs des révoltés de mai 1968, ne semblent plus exister dans l’Histoire, et ce faisant encore moins dans notre imaginaire collectif ; tout un travail de sape ayant occulté délibérément les « faits » (on saura gré à l’auteur de dénoncer vers la fin du roman « un massacre qui n’aura eu que peu de retentissement ; des centaines d’hommes et de femmes battus à mort, tirés comme des lapins, balancés à la flotte, au centre de Paris […] au vu et au su de tous […] des décennies de silence. L’effet de la censure. » C’était la nuit noire du 17 octobre 1961 soit presque un mois avant le démantèlement du réseau de soutien à la cause algérienne auquel adhéra Sophie (nom de code).

    L’alternance entre deux récits, qui aurait pu sembler artificielle, s’inscrit aussi dans la dialectique du regardeur regardé et participe de la volonté de restituer au plus près la complexité d’un personnage qui au final restera énigmatique « ma mère était ce que je ne savais pas d’elle et que je chercherais indéfiniment toute ma vie ».

    Tout cela aimanté par des faisceaux comme autant d’échos intérieurs : l’enchâssement -textes palimpsestes-, la multiplication de « guetteurs », la vitre embuée, le rôle des jumelles, les ombres et pénombres, la place de l’enquêteur auquel se substitue le lecteur (son regard dans la ligne de fuite comme dans le tableau de Velázquez lequel regardant son modèle hors champ mais qui se reflète dans un miroir comme une mise en abyme ; un tableau où la disparition du sujet valorise l’acte créateur, symbolisé par le pinceau et par le double du peintre dans la profondeur de champ).

    Plus métaphorique, la fonction dévolue à l’écriture par le fils-narrateur-enquêteur ne rappelle-t-elle pas étrangement celle dévolue à l’image et au cinéma par Michael Powell dans « le voyeur » (à la fois frustré de se tenir à l’écart et comblé de « voler » une image en la « violant » ?).




  • "Un monde à portée de main" de Maylis de Kerangal (éditions Verticales)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Ceci est un billet d’humeur.

    Des critiques, prétendus littéraires et payés pour exercer ce métier, sévissant ici et là (le masque et la plume, les inrockuptibles, entre autres) semblent attribuer à l’auteur leurs propres faiblesses de lecteur (et d’ailleurs certains reconnaissent ne pas avoir lu le roman dans son intégralité). Ils en viennent à reprocher à Maylis de Kerangal ce qui fait la spécificité de son écriture… Ils érigent en critère normatif et définitif leur « simple impression » de lecteur. En clair « je me suis ennuyé » donc le livre est « ennuyeux » et ils font fi de l’être du langage (ce que fait l’auteur avec les mots).  « Vacuité de la littérature et du propos » affirme péremptoire, l’arrogante Nelly Kapriélan (le masque et la plume) : provocation ou jugement sans appel? De toute évidence on confond (peut-être délibérément) critères subjectifs et objectifs ; on peut éreinter une œuvre mais à condition de l’avoir lue in extenso et d’argumenter avec sérieux. Ce qui, hélas, n’est pas le cas !!!! Et quoi qu’il en soit, un jugement dit critique est plus révélateur -excusons ce truisme- de son auteur que de l’« objet » analysé. Il est grand temps de dénoncer une démarche sclérosante, celle d’une pensée figée, aveugle et aveuglée « tant pis pour le lecteur paresseux j’en veux d’autres » (Gide).

    Je les invite à méditer sur ce palindrome In girum imus nocte et consumimur igni.

    Le roman de Maylis de Kerangal (après un prologue qui réunit dans un bar les trois protagonistes Jonas, Kate et Paula de retour de Moscou) se déploie en trois mouvements, de l’apprentissage à la « révélation », avec des effets d’échos intérieurs, un tissage de nappes orchestrales sur lesquelles se glisse une voix, celle de l’auteure qui unifie les fils de sa  dramaturgie.Imbricata, c’est le temps de l’apprentissage à Bruxelles, l’art du trompe-l’œil ; le temps revient celui des chantiers en Italie aux studios Cinecittà et à Moscou ; et le rayonnement fossile qui baigne nos existences dans une très ancienne lumière de treize milliards huit cent millions d’années. Lestée de ses expériences, Paula Karst, devant l’art pariétal, revit des épisodes de son enfance, et en contemplant les strates du temps et de l’histoire, elle construit un monde qu’elle s’approprie. Alors que simultanément s’accomplit, émerveillée, la relation amoureuse jusque-là balisée de signaux : Jonas et Paula sont devant le temps qu’il ne s’agit plus de maîtriser mais de rejoindre !!

    Initiation à l’art, à la vie, à l’amour tel se donne à lire, à voir et entendre le roman de Maylis de Kerangal.

    En « copiant » la nature, on apprend à « voir » -et les listes des noms de couleurs, des types de marbre- que Nelly Kapriélan assimile à des « fiches bien révisées »… si elles sont détaillées, précises, exhaustives (et peut-être rébarbatives à lire pour certains) sont « poétiques » aussi et surtout elles participent de cet apprentissage qui allie technique rigoureuse et sens artistique. Connaître les marbres par exemple, n’est-ce pas « se donner une géographie » ? D’ailleurs la dame « au col roulé noir » recommande à ses étudiants de « peindre avec vos glaciers intérieurs, avec vos propres volcans, avec vos sous-bois et vos déserts, vos villas à l’abandon, avec vos hauts, vos très hauts plateaux ». Cette exhortation initiale a une double résonance : non seulement Paula va vite la faire sienne (évolution du personnage romanesque) mais elle annonce avec ou sans métaphore les découvertes à Cinecittà et à Lascaux (strate narrative fil directeur équation entre le monde réel ou prétendu tel et le monde invisible) si bien que la créatrice de décors en « trompe-l’œil » -elle-même ayant porté un « cache-l’œil »- met à nu ce qui la relie étroitement aux premiers artistes de l’humanité.

    À l’instar de cette fresque découverte -lors d’un chantier de l’île Saint-Louis (en II)- sous la couche d’enduit d’une restauration antérieure, une peinture sur le point de disparaître, qui lui fait prendre conscience qu’elle accomplit le même geste que d’autres 300 ans auparavant. Elle est à même de « percevoir la recherche des artistes, suivre leur œil » et la présence au premier plan d’une tortue imbriquée rappelle le panneau de son diplôme (en I), tortue qui elle-même lui avait rappelé un souvenir d’enfance « fillette prise dans le regard de la bête comme dans une faille spatio-temporelle ».

    En plein chantier Lascaux IV pour le fac-similé (III), l’emploi répété du pronom « ils » -désignant ces hommes de la préhistoire en train de « peindre » les parois de la grotte- lui « fait sentir le temps », tout coexiste : « les perforations dans le marbre de Cerfontaine, les carpes dans les bassins de Versailles, les yeux peints de la statuette de Khâ derrière la vitre du musée de Turin, le sol du teatro 5 de Cinecittà ». En racontant à Jonas les péripéties de la découverte de la grotte en septembre 1940 (III) Paula donne à voir -littéralement- Une (Son) Épiphanie.

    Quant au style si typique de l’auteure -avec effets d’accumulation, surabondance de termes techniques, phrases amples- rappelons que dans naissance d’un pont, le fleuve, la forêt, tout contribuait à plonger le lecteur dans un univers à la fois technique, olympien et chthonien, magnifié par le "pont". Que dans « réparer les vivants » la phrase d’ouverture scandée par la reprise anaphorique « ce qu’est le cœur de » relayée par « alors que » illustrait non seulement le rôle orphique de l’écriture mais annonçait la dialectique dilatation/resserrement ; le cœur sismographe d’une Vie. La longue phrase qui ouvre « un monde à portée de main » semble reproduire le mouvement de tournoiement de cette jeune femme qui dévale un escalier. Et dans tout le roman des phrases majestueuses ou plus aériennes reproduisent l’élan de ces jeunes gens (Paula en particulier) ou les gestes du « peintre », même et surtout lorsqu’il s’agit de « gratter », de « fouiller », d’exhumer cette strate magmatique qu’elle soit fossile ou matière d’un passé à (re)composer en mettant le monde à portée de main. Une langue en accord souvent avec un processus de dilution du temps qui ferait écho au temps aboli. Ce peut être aussi un bloc hiératique, une pulsation lente, régulière ou au contraire heurtée, crépitante. Une langue où les choix lexicaux font s’interpénétrer les différents règnes : minéral, végétal, animal et humain.

    N’est-ce pas aussi la gageure de la création littéraire ? Dans Naissance d’un pont on pouvait lire en filigrane la métaphore de l’écriture : établir des ponts "entre des choses qui n'ont pas encore de rapport" ; "organiser le tâtonnement", "prendre la mesure", "sédimenter" ; et le multiple sera UN. Un monde à portée de main  « rappelle ce qui est au cœur du genre pratiqué par l’auteure. Au début, on décrit, on énumère, on copie la nature. Mais bientôt, avec la phrase, on crée son monde, on donne à voir et tout se transforme. (Norbert Czarny dans « en attendant Nadeau »). On est loin des choses lourdingues que reproche Arnaud Viviant (le masque et la plume).

    La question de Paula : savoir si « les peintures continuaient d’exister quand il n’y avait plus personne pour les voir » fait écho à l’aporie citée en exergue « le vent fait-il du bruit dans les arbres quand il n’y a personne pour l’entendre ». Dans le roman de Maylis de Kerangal le vent par un ingénieux détournement ne joue-t-il pas le rôle de pinceau ? Ou l’inverse ? En revenant sur les lieux de la peinture originelle (III) le factice (I) ne s’est-il pas transmué en vrai ?? Je suis peintre...




  • Miss Sarajevo d'Ingrid Thobois (éditions Buchet Chastel qui vive)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Par la richesse des enchevêtrements dans la capture du réel, par un entrelacs de méandres et circonvolutions ; par une forme d’adéquation entre l’oeil de l’objectif et celui d’une conscience qui débusque ses souvenirs, Ingrid Thobois nous immerge au coeur de drames personnels (secret de famille, démons intérieurs) et historiques (le siège de Sarajevo, l’horreur vécue au quotidien). Ce double maillage est à la fois une dynamique narrative et le substrat d’une prise de conscience. Au terme d’un « voyage » -dans le temps et l’espace-, le personnage principal Joaquim Sirvins, faisant fi des anamorphoses, (re)conquiert, apaisé, une forme de liberté. Miss Sarajevo ou le roman d’une « résolution » ?

    Ce qui frappe d’emblée à la lecture de ce roman c’est son architecture savante. Il s’ouvre sur des considérations générales à propos de la « dilatation du temps propre au désir », puis sur la fébrilité qui s’est emparée de Niépce au moment où il réalise « le point de vue du Gras ». Ce sera la première photographie dans l’histoire de cette technique. Première manipulation par l’image ?? La même photo est punaisée dans le studio parisien qu’occupe Joaquim Sirvins, photographe de guerre né à Rouen en février 1973… Les chapitres vont se déployer au gré des pensées et souvenirs de ce personnage -alors qu'il est dans le train qui le conduit à 44 ans, de Paris à Rouen-, auxquels se superposent (emploi du présent dit gnomique) des réflexions de l’auteur sur la mort et la douleur, sur la technique de la photo, sur la mémoire, entre autres. Le compartiment devient par métaphore l’habitacle d’une conscience, d’une mémoire. Et le montage apparemment en zigzag épouse simultanément le mouvement du train, les chemins tortueux du passé ressuscité, par glissements ou surimpressions avec des temps forts qui reviennent à intervalles réguliers ; souvenirs tantôt dilatés tantôt racornis par le temps ; souvenirs qui se superposent s’opacifient jusqu’à ce que l’un d’eux émerge d’une netteté effarante comme ceux qui s'imposaient en 1995 alors que sur le bord du cercueil de sa mère, Joaquim plaçait son œil dans le viseur avant d’appuyer sur le déclencheur.

    Et puisqu’on se souvient par glissement, voici dans un même chapitre (ce n’est qu’un exemple) le moment présent « contrôle des titres de transport », en surimpression la silhouette du père, puis le souvenir d’Overlord Paris XI°où Joaquim doit chercher son équipement militaire avant de partir pour Sarajevo, printemps 1993, et où les explications du vendeur vont se disloquer lui rappelant sa tendance, enfant, à « éviscérer la langue », lui rappelant aussi le jeu d’adresse qu’affectionnait Viviane... Viviane, cette sœur disparue depuis 6 mois dont il « n’a toujours pas intégré la perte » et son agitation intérieure est si forte qu’il risque de réveiller Ludmilla son amante, rue de Provence.

    Éclatement chronologique qui va de pair avec l’éclatement géographique ; va-et-vient entre un « ici » et un « là-bas » ; un « aujourd’hui » et un « hier », incursions dans le monde de l’enfance, flashes, images récurrentes -la défenestration de la sœur, l’horreur de la guerre au quotidien dans Sarajevo assiégée-, épisodes traités en plans-séquences, ou tels des tableautins, échos intérieurs, tout cela concourt à faire émerger la personnalité d’un être auxcicatrices mal refermées et qui aurait choisi Sarajevo à 20 ans pour exorciser son mal profond ?? Un être solitaire « non marié non pacsé » qui à 44 ans sait qu’il mourra « comme vierge au regard de l’état civil » ; lui le photographe de guerre, dont le pied-à-terre « croule sous les caisses d’archives » -où chaque négatif est légendé; lui dont l’amante Ludmilla attendait qu’il « nomme la réalité » ; lui dont l’âme aura été endurcie par les horreurs vues à travers le monde…

    Un être qui, après avoir franchi une succession de sas, verra une dernière cloison céder… La récurrence de la thématique des « portes » participe (à) de cette révélation. Cloisons qui isolent, portes qui ouvrent une boîte de Pandore, porte que l’on ferme à double tour et que par compulsion obsessionnelle l’on vient rouvrir et refermer ; porte entrebâillée sur « un père inconnu » le visage ruisselant de larmes (un enfant jamais revenu de la maternité) Arrivé à Rouen et en pénétrant dans l’appartement où il a vécu enfant adolescent, cet appartement, lieu de la tragédie, lieu du trauma-  Joaquim va connaître la délivrance telle une nouvelle naissance… La comparaison avec le jardin mentionnée au chapitre 10 est reprise en écho à la fin du roman dans la citation extraite du Paysan de Paris de Louis Aragon !

    Dès le début du roman Ingrid Thobois assimile photographie et thanatopraxie. La « cible » est nécessairement réelle en ce sens qu’elle a réellement existé ; désormais figée, elle est comme dans le non-réel, elle a cessé d’être, rejoignant le monde des disparus. Par le choix de l’éternité au détriment du vivant on aura « délimité par un champ l’opération d’exister et on la fixe ; on invente un monde de gestes dépourvus de leurs conséquences » Et ce n’est pas pur hasard si Joaquim accepte d’être le thanatopracteur de sa mère -atteinte de la maladie d’Alzheimer elle décède en 1995- ; puis il figera le visage maquillé, « refait » dans un cliché... En revanche à Sarajevo il préfère vivre de plain-corps dans le nu du présent ; il ne photographie pas mais il note dans son carnet les photographies non prises. Faire semblant de flasher en sachant que tout s’imprimera sur le seul film de sa mémoire.

    Miss Sarajevodéclare Vesna en saisissant le poignet de sa fille. Le titre du roman renvoie à ce concours de beauté qui a eu lieu en mai 1993, dans Sarajevo assiégée ; les participantes dont Inela Nogić, arboraient une banderole  « Don't let them kill us ». Un défi ! Le triomphe de la pulsion de Vie !

    Dans le roman, ce sera Inela (dont l’ovale de la figure et les yeux rappellent Viviane…) Inela sœur jumelle de Zladko, Inela recluse entre Vie et Mort, -alors que son frère défiant les snipers rejoint ses compagnons d’armes-, va confectionner sa robe pour le défilé. Joaquim assiste à cet ouvrage comme à une naissance…

    Naître et renaître. Défier la mort en embuscade. Là-bas comme ici, hier comme aujourd’hui.

    Et de même que le tissu file bord à bord au millimètre près au milieu des bobines de fils et d’aiguilles, de même l’écriture au milieu de l’éparpillement va dénouer les fils pour donner corps et sens à un double maillage ce subtil entrelacs de l’Histoire  et de l’Intime.




  • "Jacques à la guerre" de Philippe Torreton (éditions Plon)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Acteur de théâtre et de cinéma, metteur en scène (Don Juan), homme engagé dans les combats politiques de son temps, Philippe Torreton est aussi écrivain. Dans son dernier opus il va donner la parole à Jacques, son père, en privilégiant deux grands moments de son passé : la Seconde Guerre mondiale et la guerre en Indochine, toutes deux vécues de l’intérieur. C’est le sens littéral du titre « Jacques à la guerre » (où la préposition « à » désigne à la fois un rapport de position dans une situation et une manière d’agir ou d’être). Alors qu’habituellement -quand l’auteur/narrateur se souvient- on assiste à la résurgence d’un souvenir, ici c’est le passé inventé et/ou reconstitué qui dans l’écriture de Philippe Torreton justifie à la fois énonciation, énoncé et montage. En se substituant au père, en faisant corps avec lui, en pénétrant ses pensées, l’auteur offre au lecteur un texte à la fois efficace et bouleversant qu'il dédie "à toutes ces gouttes d'hommes que l'océan de l'Histoire rend invisibles".

    Efficace car le temps subjectif se compte moins en dates (même si certaines sont mentionnées avec précision) qu’en souffles ; car les atrocités de la guerre sont vécues avec des yeux d’enfant ou pré-adolescent à Rouen, puis d’appelé en Indochine confronté aux inepties incuries paradoxes et responsabilités de la France dans sa guerre coloniale ; car dans les deux cas il s’agit bien de la folie humaine et de ses conséquences tragiques. Ainsi Philippe Torreton en écrivant « le roman de son père » dénoncera aussi l’absurdité de la guerre.

    Bouleversant, car la voix de Jacques (emploi du pronom je) se double d’une voix intérieure (plus de dix chapitres en italique disent les dernières pensées du père qui se meurt sur son lit d’hôpital…) ; car sur ce lit de la Mort, le texte de l’auteur joue le rôle de linceul avant que résonne au final, « Merci, Papa ». Bouleversant aussi le portrait d’un homme simple, confronté malgré lui à la violence, d’un homme taraudé par la mort du père, d’un homme qui lors d’un congé a la révélation quasi épiphanique de l’amour (en la personne de Claudine). Et le dernier chapitre où du profond résonnent ses dernières paroles, ne peut-il se lire comme une longue épitaphe ?

    Le chapitre d’ouverture très court, se donne à lire comme une mise en abyme : y sont mentionnés, le souvenir d’un moment unique où Jacques enfant a été seul avec son père et la dure réalité (guerre, mort du père, Indochine). De ce moment privilégié Jacques gardera la sensation de la main paternelle sur sa cuisse, telle une empreinte indélébile, jusqu’à sa mort ! La répétition de la préposition « après » souligne les étapes marquantes d’une Vie. Et dans l’énoncé lui-même on devine d’emblée le travail sur l’écriture : Philippe Torreton va mêler différents registres de langue où l’écrit gardera les marques de l’oralité.

    On remarquera très vite le mélange des tonalités des registres (réaliste, naturaliste, ironique, dramatique aussi) le mélange de familiarité -choix lexicaux et syntaxe- et de poésie expressionniste (pour exemple : le tableau de Rouen éviscérée rappelant Rembrandt auquel répond en écho celui de Rouen reconstruite que voit Benjamin le fils de Jacques : à la carcasse de bœuf suspendue par les pattes arrière meurtrie éclaboussée qu’avait vue Jacquot répond le tableau d’une ville « nouvelle » dont la guerre avait recroquevillé les orteils, victime rafistolée à coups de prothèses utiles pour faire circuler les vivants autour de son centre devenu, par la force brutale des choses, historique. Des formules-choc fulgurantes parcourent le récit : voyez ces gens « marcher et fuir sans rien d’autre que de la suie et des larmes pour bagages » « face à sa (la mort) gueule écumante de fumées et de gravats, nos cages thoraciques n’étaient plus que des cages d’oiseaux empaillés » « moi j’avais l’encongayage platonique » « ses phrases (lettres de la mère) poussent les unes après les autres comme les mailles d’un tricot de laine » « la guerre c’était comme voir l’arrière-cuisine d’un restaurant négligé, ça ne donnait plus jamais envie d’y prendre ses repas ».

    On sera séduit par la subtilité de la construction (équivalent du montage au cinéma) où la linéarité chronologique n’est qu’apparente. Dès le début en effet, un montage alterné crée des va-et-vient entre Rouen occupée bombardée et l’Indochine. À cela s’ajoutent des échos intérieurs : Jacques met en parallèle des situations qu’il juge similaires d’une époque à l’autre, d’un lieu à l’autre. Plus évident encore le procédé de la variation : un « épisode » d’abord mentionné (tel un flash) sera repris, amplifié (un exemple parmi tant d’autres : l’accident en compagnie de Morin : la jipe la mine le boum). Une analyse précise attentive mettrait en évidence le jeu de raccords entre les chapitres de récit et ceux de la parole intérieure restituée en italique; -ce peut être un objet une sensation un personnage voire un thème- et heureusement ! -et là j’ose espérer ne pas me fourvoyer- sinon c’est la porte ouverte au n’importe quoi, c’est une forme de mépris pour le lecteur ou le spectateur auquel on reproche trop hâtivement une insouciante légèreté…

    La guerre est déclinée dans ses sens propre et figuré. Bombardements fuite (Rouen) défaite à Dien Bên Phu prémices de la guerre d’Algérie. Jacques avoue à un moment « la guerre c’était tout ce qu’on m’avait donné pour l’instant » et quand il en loue les « bienfaits apparents » (elle avait ça de bon) c’est à n’en pas douter pure ironie. Car la sale guerre coloniale le laisse maréchal sans logis désappointé dans une « quarantaine chagrineuse » où il doit affronter son avenir « ma guerre commençait ». Mais bien vite, sa route il la connaîtra, sa guerre il l’a trouvée « défendre coûte que coûte » celle qui -il en est convaincu- va devenir sa femme Ma guerre avait duré 16 ans. La libération, la vraie, commençait maintenant.

    À l’instar d’Hamlet -cité en exergue- qui semble voir son père « dans les yeux de l’âme », Jacques aura continué à voir son propre père tout en sachant qu’il faut « meubler d’un bourdonnement de mots le grand silence de l’absent »… il en va demême pour Benjamin le fils : la narration se focalise sur lui à partir du chapitre 73, et plus particulièrement sur l’épisode de Cambrai ; il réussi à être « réformé » !!! « T'as raison tu as autre chose à foutre que de perdre un an avec ces conneries » lui dira le père à son retour.

    On devine la même empathie d’une génération à l’autre pour la figure paternelle à tel point -n’étaient-ce les particularités d’une époque bien définie- que la confusion peut s’opérer...

    Et c’est par les « yeux » qu’ils (Jacques et Benjamin) communiqueront dans l’instant suprême de la mort « je te vois me regarder... je veux m’en prendre plein les mirettes de ta bouille, regarde mes prunelles t’as vu comment j’écarquille... Vas-y mon tout petit... je n’ai plus que ça mes yeux, mes yeux pour te dire...

    Des yeux qui possèdent déjà ce qu’ils regardent !




  • "La mutualisation du crime" de Jean-Marc Pitte (éditions french pulp)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Aux bains Széchenyl à Budapest, un journaliste Otis Demeurs, aperçoit une femme qu’il croyait morte, victime des attentats du 11 septembre 2001. Pure illusion ? Puis il est témoin de la mort d’un septuagénaire. Y a-t-il corrélation entre ces deux « faits » ? Ce sera précisément l’objet de son enquête, de sa double enquête -sur la « disparue » et sur le meurtre- : démêler tout un écheveau de connexions. Une enquête policière certes mais qui privilégie -comme certains auteurs auxquels Jean-Marc Pitte fait référence-, la description « à travers les affres des personnages, de la réalité sociale de leur époque » Et au final l’enquête ne se mue-t-elle pas en quête de soi ?

    Pour remonter le fil, démêler l’écheveau de convergences, de desseins, -et tout un champ lexical renvoie à la notion de maillage, « tissage », équivalent de ce textus support de l’écriture- l’auteur multiplie les points de vue en enchâssant les récits, à l’instar du journaliste d’investigation et/ou du reporter qui se doit de collecter les informations, les vérifier, les mettre en parallèle, les contextualiser. Il y a bien sûr le récit d’Otis qui évoque avec profusion de détails sa démarche. Il rapporte les récits de Frenc, un Hongrois, ex-journaliste désormais fixeur et de Viktor Kovacs afin de cerner la personnalité d’Imre Bajdel le septuagénaire assassiné à Budapest en ce 22 décembre 2015. Parallèlement le journaliste rapporte en les faisant siens les récits de Samah Djaoudi (l’amie de Sophie la « disparue ») qui elle-même rapporte celui d’Odette -la tante de Sophie ; ou encore celui d’Agostina amie d’enfance de la mère de Sophie, avec cette astucieuse mise en abyme : Agostina, amatrice de polars a imaginé pour l’écriture de son prochain roman, le concept de mutualisation ducrime... Ils permettront à Otis d’approcher au plus près la personnalité de Sophie, de revisiter son passé, de comprendre ses motivations. À cet enchâssement correspond la multiplication des lieux, (Budapest, New York, Paris, la Bretagne, Haïti, Bruges) ce dont rendent compte les titres des différents chapitres. Enfin, par un jeu de relais dans l’énonciation, le lecteur va participer activement à l’élaboration d’une vérité et comprendre les agissements de cette organisation l’Hippocampe qui a « mutualisé le crime ».  Sophie s’exprime à partir du chapitre 16, puis ce sera Samah et enfin Marlène, la responsable d’Hippocampe. Non pas « brouillage » (les titres informent d’ailleurs sur l’identité de celui qui prend la parole, sur le lieu et la date) mais par une exploitation de schémas narratifs propres au roman « polyphonique » faire du lecteur un complice… Et pour rendre le texte vivant l’auteur alterne narration et dialogues.

    Si apparemment l’enquête suit un ordre chronologique, -de décembre 2015 à février 2017- certains chapitres sont des flash-back. Dans le chapitre 3, New York 2001, Otis restitue l’article west sad story qu’il avait écrit suite à la mort  (présumée) de Sophie Ponsard ; en écho au chapitre 24 la même Sophie revit les événements de ce 11 septembre 2001. Et dans le dernier chapitre, le lecteur revoit la séquence d’ouverture (bains Budapest décembre 2015) selon le point de vue de Sophie ; ce qui dans la circularité même du roman est à la fois épiphanie et résolution.

    À travers la double enquête, c’est tout un pan de l’actualité, de notre actualité qui apparaît au grand jour et sous un autre jour aussi : l’immigration, les réseaux de pédophilie et de trafic d’organes et surtout les violences faites aux femmes. Otis Demeurs, journaliste au New York Times, est amené à couvrir la vague migratoire se heurtant à la digue érigée par la police hongroise. Pourquoi les Hongrois sont hostiles à l’accueil de migrants alors que les mêmes sous le régime communiste rêvaient de migrer vers... l’Ouest... Comment Imre Bajdel -une monstrueuse ordure- ancien espion communiste reconverti dans « l’exercice décomplexé de l’économie de marché », est devenu un personnage incontournable impliqué dans tous les domaines et dans les réseaux les plus mafieux  -dont celui du trafic d’organes d’enfants…de migrants (soi-disant disparus).

    L’auteur a coutume de rappeler sa conversation avec une gynécologue militant pour la cause des femmes (elle inspirera d’ailleurs le personnage de Marlène). La violence -domestique- un fléau, une tragédie, hélas trop souvent impunie... En se penchant sur le passé de Sophie (elle-même d’ailleurs à la recherche de ses origines) Otis découvre l’horreur. De même le sort subi par sa femme Claire en 1993 illustre l’innommable, l’impensable barbarie.

    Doit-on pour autant exécuter les prédateurs, tortionnaires, violeurs, en mutualisant le crime ? Éliminer en soustrayant un être qui, vivant, aurait continué à semer la peine, la douleur et la désolation (l’Hippocampe ou le seul rempart contre l’impunité). Problème d’ordre éthique ? Pas seulement : c’est le sens du dialogue qui oppose Otis à Marlène (chapitre 29).

    Résonances entre l’enquête et la vie, le travail d’Otis ? Assurément. Conséquences aussi. Par des flash-back, par des phénomènes de surimpression un pan de son passé se dévoile : morts prématurées du père, de la mère, et de Claire ; l’espoir refoulé de les « revoir » ne ferait-il pas écho à la vision de Sophie dans les bains de Bucarest ? Quand il piétine dans ses recherches qu’il « est dans le flou, à la ramasse » le journaliste comprend que lui aussi est un rouage d’un plan ourdi par une  organisation… Dépossédé dénudé observé il n’a plus l’initiative et doit attendre que « la vérité lui soit révélée » alors que le lecteur… Parallèlement Sophie mènera son enquête sur les meurtriers de Claire...

    Depuis la tragédie de 1993, Otis avait perdu insouciance et joie de vivre. Samah d’abord sollicitée pour son aide précieuse va seglisser dans sa vie comme un gant.  Et c’est par ses yeux qu’il va (re)découvrir son quartier new-yorkais « the village » (Christopher Street Hudson, Bleecker Street W10th Street). C’est elle qui, le conduisant sur les routes du New Jersey, le détourne (définitivement ?) de son chagrin… C’est qu’elle veut partager avec lui un rêve : traverser les USA à moto sur les traces de Peter Fonda et Dennis Hopper, croiser la route du Motocycle Boy de Coppola.

    Il se relâche, il se détend, il a confiance. Le vent, la vitesse lui lavent la tête. Au diable les contrôles des shérifs de comté…

    J’accélère...




  • "Les vies de papier" de Rabih Alameddine (édition les Escales)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    traduit de l’anglais par Nicolas Richard

    Prix Femina étranger 2016

     

    Elle se prénomme Aaliya l’élevée, celle qui est au-dessus; elle a 72 ans, elle vit seule dans un appartement à Beyrouth, elle s’apprête à fêter le rituel de fin d’année : relire la dernière traduction et en commencer une autre. C’est à elle que Rabih Alameddine donne la parole dans son roman « les vies de papier ». Un roman dans lequel le portrait d’une femme téméraire, amoureuse des lettres, va se superposer à celui d’une ville :  Beyrouth et ses stigmates, Beyrouth bafouée mais jamais avilie. Un récit où dominent humour et auto-dérision, un récit d’où émergent un autre récit en forme de chambre d’écho,- celui des « vies de papier »- ainsi qu’un hymne vibrant à la littérature !

    Depuis des décennies, Aaliya traduit en arabe des auteurs de la littérature mondiale, mais à partir de traductions… ces travaux jamais elle ne les a publiés, ils sont entassés dans des cartons dans la chambre de bonne ; temple de la mémoire par excellence. Or en cette fin d’année, précédant le rituel, voici une petite anomalie : n’ayant pas lu la notice, la septuagénaire a coloré ses cheveux en bleu… Est-ce la raison pour laquelle lors d’une visite sa mère s’est mise à hurler ? Aaliya qui semble partager avec Alain Robbe-Grillet le refus de la démarche « psychologisante » et des épiphanies qui encombrent le roman contemporain, ne se laissera-t-elle pas gagner par ces deux « défauts » ?? L’anomalie initiale n’annonce-t-elle pas celle qui clôt le roman ? Quand, suite à un « sinistre », elle enfreindra dans le calme des règles qu’elle croyait immuables… Histoire d’une métamorphose !

    Le récit est construit sur un va-et-vient constant entre le moment de l’écriture et un passé proche ou lointain. Les souvenirs apparaissent tels des flashs mais le plus souvent se déploient en séquences plus ou moins longues (surtout celles consacrées à Ahmad, Hannah et à la mère) ; d’abord annoncé brièvement un souvenir va s’amplifiant à l’instar d’une variation : ainsi de Hannah, la seule amie : elle apparaît très tôt dans la narration et le lecteur se familiarisera progressivement avec elle quand Aaliya la fait revivre à la librairie, épouse sa douleur ou commente son journal, etc.

    L’éclatement chronologique dans la « reconstitution » et les nombreuses digressions (dont la narratrice a conscience et pour lesquelles elle implore le pardon du lecteur ; clin d’oeil amusé et coquetterie littéraire plus qu’imploration d’ailleurs) semblent reproduire d’autres « éclatements » : un passé volé en éclats (mariée très jeune à un asticot, vite répudiée ; hargne des demi-frères) ; une ville bombardée détruite reconstruite que la narratrice compare à Elizabeth Taylor « démente magnifique vulgaire croulante vieillissante et toujours en plein drame ».Témoin des pires atrocités, des changements radicaux (celui d’Ahmad par exemple) elle a vu de son appartement, ces thanatophiles adolescents avec des semi-automatiques qui, tels des cafards, couraient en zigzags. Le clair de lune sur le canon des fusils de seconde main. Tandis que les nébuleuses des bombes éclairantes coloraient les cieux en indigo, je voyais les étoiles cligner avec incrédulité face à l’orgueil démesuré qui faisait rage en bas, sur la terre ferme ».

    Décrépitude liée au vieillissement ? Aaliya en est pleinement consciente : elle la mentionne avec humour et auto-dérision. Mais il est une force qui l’habite depuis très longtemps, une force inviolée : l’amour de la littérature (son « bac à sable »). Imprégnée par l’écriture des auteurs qu’elle traduit, elle en vient à transcrire ses sentiments ou impressions par une citation, (tout comme Montaigne en son temps) comme si les auteurs avaient déjà traduit dans leurs propres mots les expressions de sa vie. De Pessoa amplement cité -et ses hétéronymes : Alvaro de Campos, Ricardo Reis, : Ah ! C’est la nostalgie de cet autre que j’aurais pu être qui me désagrège et qui m’angoisse ! Nulle nostalgie n’est vécue avec autant d’intensité que la nostalgie de ce qui n’a pas eu lieu. Elle les sollicite les implore à l’égal des dieux  ô Coetzee ô Cavafy ô dieux adorés que fais-je ici ? (quand exceptionnellement elle se met à laver les pieds de sa mère…) Claquemurée dans un appartement envahi par les livres, (« des livres partout, des piles des rayonnages des caisses de livres des tas les uns sur les autres et moi dans le fauteuil vieillot qui n’a pas été rembourré depuis que je l’ai acheté au début des années 60 »), elle puise dans leurs récits et chez leurs personnages (ces héros de papier) ses sujets de méditations.

    Un panthéon littéraire vertigineux Coetzee, Sebald, Roberto Bolano, Javier Marias, Bruno Schulz, Pessoa, Muñoz Molina, Faulkner, Yourcenar, Kundera, Conrad Rilke la liste est impressionnante... Un panthéon miroir de l’érudition du romancier ?

    An  Unnecessary Woman c’était le titre originel moins racoleur et plus ironique encore que « les vies de papier »… Oui Aaliya avoue très vite à son lecteur -qu’elle prendra souvent à partie- je suis le membre superflu de ma famille, son inutile appendice. Et un souvenir lui reviendra quand le père-oncle avait interverti les deux enfants lors d’une promenade au moment précis où la circulation devenait dangereuse elle la moins que rien en tant que fille… Car le roman met aussi en évidence la place des femmes dans la société libanaise au cours des soixante dernières années. Mais Aaliya n’a cure des diktats « machistes ; de plus elle a toujours préféré « la solitude qui me désespère à la compagnie des autres qui me pèse » (Pessoa)

    Inutile oui (Je ne suis rien Je ne serai jamais rien. Je ne peux vouloir être rien affirmait un hétéronyme de Pessoa) mais ô combien indispensable !! car la fiction ne serait-elle une voie cardinale vers l’émancipation ? La littérature ou la « vraie vie » (Proust) ?

     

    Aaliya la très haute, Aaliya admirant d’en haut la boue, les marécages de la vie sait que le processus du souvenir est la malignité qui festoie sur son présent. Mais la vie (de papier) des personnages littéraires lui est plus familière que la sienne (qu’elle a d’ailleurs restituée en pointillés), Je suis Raskolnikov. Je suis K. Je suis Humbert et Lolita. Je suis vous. Dès lors si elle traduisait Yourcenar, ne serait-elle pas son propre Hadrien ?

     

     






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