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Littérature

Critiques littéraires

  • « Veiller » de Philippe Torreton (éditions Calmann Levy l’Engagée)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    La précarité et le mal-logement sont des sujets qui me hantent. J'ai voulu les raconter.

    Veillerest le récit de trois nuits de maraude avec le samusocial de Paris. Un récit en forme de long poème. De l’aveu même de Philippe Torreton le choix de la poésie lui aura permis d'être fidèle aux émotions ressenties. Il avait tout enregistré (sirènes accélérations conversations coups de téléphone signalements déplacements) et grâce à ces « blocs de mots » la restitution pallie les insuffisances ou les outrecuidances d’un récit plus « littéraire ».

    Les garçons et les filles du Samusocial de Paris –remerciés à la fin de l’ouvrage- pour leur écoute leur savoir-faire leur engagement, l’ont intranquillisé et en retour l’auteur souhaite que son lecteur soit intranquillisé…

    Il nous invite à « veiller » avec lui auprès de ces désemboîtés de la vie quenous ne voulons pas voir ces échoués sur nos trottoirs, dans la rue… leur sépulcre.

    Laisser surgir des mots, des blocs de mots que scandent des anaphores, blocs entrecoupés de silences -cet espace typographique, le blanc, entre les « couplets ou ces points de suspension, lourds de sous-entendus Et voici que s’intègrent dans la narration des bribes de conversations, que des gémissements se mêlent à des cris de colère, que les phares du « van » sillonnant les rues de la capitale s’en viennent éclairer tel ou tel « échoué ».

    Le poème s’ouvre sur l’image d’un « camp » (plusieurs occurrences scandent le récit) et se clôt sur une adresse directe de l’auteur à ces « naufragés » (avec ce clin d’œil de connivence à Patrick Declerck, plusieurs fois cité d’ailleurs, dont le texte « les naufragés » a été mis en scène par Philippe Meirieu ) Philippe Torreton après 3 nuits de maraude (dont les préparatifs sont mentionnés avec précision en ce lundi de septembre, au tout début)  peut conclure que La rue, c’est sans fin / Pour un / Qu’en sort / Deux / S’y retrouvent / Paumés / Les yeux ronds / Affolés / Sans fin / Toujours. Au tout début il les interpellait tous -les regroupant tout en les individualisant dans « tu » de proximité voire de complicité (Tu erres / Le corps abîmé / Tes jours pèsent des semaines / Tes semaines pèsent des mois / Tes mois pèsent des années) à la toute fin avec émotion et sincérité il les fait « siens » (cf l’emploi de l’adjectif possessif) Une expérience, au ras de… au plus près de… la misère et de la dignité bafouée, de la puanteur -celle de la pisse de la merde du mauvais vin mais aussi celle des plaies purulentes et de la mort, de la déshumanisation « organisée », Une volonté réitérée -et pourtant frappée d’inanité !- d’alerter les pouvoirs publics (les promesses non tenues éclatent, évidentes, dans ces paragraphes en italique, qui reproduisent parfois in extenso les discours de nos différents présidents !!) Un souhait : entendre le lecteur « crier avec lui ».

    Débarrassée après les Jeux Olympiques de son maquillage, la capitale voit « revenir » l’errance la désespérance de tous ceux « mis au vert » momentanément ; le ton est à n’en pas douter ironique-. Adoptant dans un premier temps le point de vue du Samusocial se familiarisant avec ses pratiques Philippe Torreton questionne s’informe apprend qu’une nuit réussie est une nuit de « merde », ou une nuit d’un« merci », que la maraude s’inscrit dans l’instant « remettre en jour » (ici la reprise anaphorique de « personne » -relayé par son pluriel-, mot isolé typographiquement, assure une forme de tempo tout en insistant sur une polysémie que ne permettrait pas la prose) Et le voici (comme pour un safari, comparaison honteuse s’il en fut) prêt à « traquer l’abandonné » dans la rue le lieu du « grand effacement » Oui la rue efface TOUT (leur passé leur toit leur famille leurs rêves…) et contraint ces « personnes » à « pourrir » / A vue de nez / A nos pieds.

    Ces « désinvisibilisés » vont surgir de ces blocs de mots avec leur singularité. Voici un homme qui se met en travers du boulevard, voici le mannequin Hedi Slimane sdf qui va disparaître du champ de vision mangé par l’escalier, un cuisinier (qui a travaillé à Trouville). Voici Jean Paul « le clodo des poèmes / Richepin » « ses poux de phrases i courent dans sa tête, grapheur barbouilleur et sa peinture à la crotte, grapheur de la puanteur : Thierry qui  a mené une double vie « de psychopathe et de gardien de la révolution lui un bassidji » Une dame enroulée sur le trottoir geint Expulsée par des expulsés, / Rejetée par des rejetés Et Moustapha (c’est ton vrai nom le seul de ce récit) il ne savait dire que « ça va », on l’a laissé sortir de l’hosto, accompagné d’un rapport mensonger il va crever ! « je t’ai regardé mourir. Ils peuvent être en duos (couple mère et fils Cent trente ans à eux deux / A la rue, un père afghan et son fils -qui va au collègue chaque jour).

    Mais « Une misère terrible/Derrière chacun/ Derrière chacune / A la rue Trois cent cinquante mille personnes / Qui regardent leur corps / S’enlaidir / Qui franchissent / Chaque étape / De la déchéance Et ce n’est pas pur hasard si le poème se clôt sur le cas d’une veille (la veille consiste à voir une personne régulièrement pour s’assurer « si tout va bien ») or le cas est difficile, l’homme presque aveugle a quitté l’hôpital sans rien signer Ajouter à l’errance/ Une cécité/ Noir dans le noir / La cerise pourrie / Sur un gâteau de merde/ Une femme lui a piqué sa place :

    Oui la rue c’est l’antichambre d’une mort certaine/ Mourir avant de disparaître / LA RUE C’EST LA MORT !

    Hormis quelques comparaisons tendancieuses suspectes (camps d'extermination ou safari) quelques envolées lyriques ou coups de gueule assez complaisants (connasse, alerter la BCE) le texte dans sa singularité et sa « vivacité "nous met aux prises avec la réalité de la pauvreté (cf 4ème de couverture) Or ne sommes-nous pas comparables à cette « rombière avec Sa moue / Dédaigneuse / Sa façon de refermer / Son col / Et son âme / A deux mains / Pour que la misère / Reste dehors ? Sommes-nous prêts à (ré)agir « autrement » ?




  • « Hors champ » de Marie-Hélène Lafon (éditions Buchet Chastel)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    La locution hors champ empruntée au langage cinématographique qualifie « une manière de laisser certains éléments en dehors du champ de vision du spectateur ». Il en va de même pour la voix d’un personnage qui peut être in (dans le champ) ou off (si le personnage est hors champ) avec très souvent d’ailleurs un jeu d’alternance entre voix, hors champ, et image dans le champ grâce aux découpages aux plans aux mouvements de caméra. Ces définitions prennent corps dans le roman de Marie-Hélène Lafon avec en prémices ce questionnement (hors champ) Peut-on faire entrer Gilles dans le champ ? Et Comment ? N’est-il pas celui qui se dérobe ? Celui qui est là sans être là ?  Gilles sera le sujet, le (anti)héros, celui qui par le Verbe advient, et s’incarne devant nous grâce à ce travail hors champ lui aussi qui consiste à Chercher les mots, les exhumer, les trier, les choisir ; chantier dont les prolégomènes sont rappelés à la fin de l’ouvrage (page 171).

    Et voici restituée en une dizaine de « blocs » narratifs une période qui s’étale sur une cinquantaine d’années dans le cadre austère d’une ferme, au sein d’une famille aux relations pour le moins tendues, au sein d’un village, dans le Cantal sur fond de crise, de délitement de la paysannerie. Mais une région où les saisons impriment leur passage et dont rend compte avec une troublante et sensuelle « poésie » l’écriture de Marie Hélène Lafon si sensible à la beauté de son pays ! Elle salue avec amour la pluie verte de début juillet les fraises velues, le passage des libellules à la fin de l’été, un secret bleu vert fugace et têtu ; avant que la lumière de décembre ne fouille tout ou que le noir épais de la nuit ne colle aux fenêtres ; alors que la communication passe par les mots maigres de l’hiver ; et plus tard voici le flamboiement glorieux de l’été ; le velours changeant des eaux vives la plaine alanguie les peupliers qui vibrent dans la lumière encore insolente.

    Dans un environnement que Claire pourrait dessiner les yeux fermés (maison laiterie jardin appentis étable grange frênes le bourg en bas, la vallée de la Santoire, le plateau le bois de Viale) évolue Gilles depuis l’enfance (catéchisme Nini peurs) jusqu’à l’aveu -la cinquantaine et les différentes stations du calvaire aidant-, « il faut que ça s’arrête » Comme si la promesse de la sœur -qui revient en leitmotiv- si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi » allait enfin se réaliser. L’explicit (du texte) se confondant avec la fin d’une vie de tourments. Une vie scandée par quelques indices temporels (Gilles à 9 ans 18 ans, il aura 32 ans dans dix jours ; il a 50 ans en 2013 ; il a 53 ans et le père 79 quand la mère est hospitalisée ; le 15 août jour de la Saint Roch, le vendredi 21 novembre 1998 quand Gilles a porté le cercueil de Denis ; l’invasion des rats en 1983 (puis l’entrée du mot épizootie dans le vocabulaire)1984 départ de Félix 1992 préretraite accordée aux paysans 2008 le déclin 2014 présence de matières fécales dans le lait et… dimanche 8 juillet 2018.

    Les séquences/épisodes sont évoquées alternativement par Gilles et par Claire la sœur, de 11 mois son aînée. Tous deux s’expriment à la troisième personne (il, elle, la mère, le père). Voici deux façons d’appréhender le réel et le passé, deux modes de pensée, deux modes de vie, deux modes d’écriture. Gilles d’emblée compare le crâne rose de Nini à la peau rose des veaux morts ; -en écho plus tard quand Nadine le supplie de lui faire un « petit » il pense aux petits veaux Très jeune il imagine la mort du père, et sera marqué à jamais par le suicide de Denis ; Gilles attaché comme une évidence à la glèbe, seul avec le père et la mère pour faire face à tout aura vécu dans la solitude de peu de mots de peu d’amour de colères rentrées. Claire qui partagera sa vie entre Paris et la maison familiale, Claire devenue « doctorante » puis l’écrivaine soucieuse des « mots justes ». Elle imagine son frère hors champ au moment de l’ensommeillement ou quand telle une paramécie elle évoque la tablée du samedi soir ou qu’elle se remémore la Saint Roch -avec cette duplication destinée aux voisins parisiens, tout comme l’écran de télévision aussi bombé que les fronts rapprochés du frère et de la sœur adolescents déversait le fantasme d’une vie rêvée grâce à ces chansons enchanteresses. Claire le double de l’autrice ? D’ailleurs quand cette dernière adopte le point de vue de Gilles, le style indirect libre se double d’autres points de vue celui de la mère par exemple (cf à propos de la Nadine et de son fils Jordan) aux courts bilans conclusifs (comme signaux de rappel).

    L’entremêlement des temps (présent imparfait passé simple, et futur, conditionnel pour le hors champ ou un réel anticipé ou fantasmé) se conjugue à celui de l’irruption dans la mémoire d’un objet d’un mot d’une séquence télévisée d’une pose ou même d’une forme de synesthésie (entendant le mot Armée Claire entend une majuscule) Souvenirs en arborescence, enroulement en spirales, et certains se prêtent aux phrases accumulatives avec changements de focalisations comme autant de focales. L’épisode de la Saint Roch mériterait un commentaire particulier tant le descriptif de la fête, les ellipses les bribes de mots vont culminer avec l’évocation de ces poussières d’étoiles, les libellules- ô la métamorphose du vivant « le babil de la Santoire coule dans la lumière du soir Claire entendle crissement rêche de la langue des vaches dans le dru de l’herbe, l’odeur s’arrondit en bouffées larges et rousses ; elle sait que le « pli de la Saint Roch est pris , qu’il fut le premier le restera, qu’elle a mesuré les autres feux à l’aune de celui-ci.

    Un texte écrit au ras des jours, selon l’expression de la romancière à l’instar de ce personnage principal qui périclite, comme la ferme d’ailleurs où la cour verte pue la mort… ? Gilles que le poids de l’éducation catholique, (ah cette Nini qui puait du goulot mais qui racontait si bien l’histoire sainte) puis la violence du père et de la mère (dans leur attitude de rejet) ont façonné et qui malgré les tentatives d’une sœur aimanteest resté dans le champ de la rudesse des forces telluriques tout en se noyant dans une « vie de merde » N’a-t-elle pas avancé à tâtons, auxlisières de la vie de son frère ? Impuissante, elle n’aura eu que ses mots… Gilles agonisant la regarde enfin !

     




  • « Arrêt sur enfance » de Manuela Draeger (Editions de l’Olivier)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Autrice incontournable du post-exotisme, Manuela Draeger signe avecArrêt sur enfance son texte ultime (tout comme Antoine Volodine l’avait fait avec Vivre avec le feu) et cet ouvrage précède le 49ème et dernier « titre » de l’édifice, à paraître cet été Retour au goudron. Si le jeu sur la temporalité et la traversée d’un espace noir semblent une constante dans les ouvrages post-exotiques, ici le temps est définitivement figé. Comment assurer le passage des ténèbres à la lumière après la mort de Magda chargée de l’écoulement du temps ? Yaki le remplaçant y parviendra-t-il ? tel est l’enjeu dramatique et narratif. Mais le récit qui aura permis au lecteur de pénétrer les rêves/cauchemars de Magda Tatiana et Yuki, de voler sur leurs ailes à la recherche de la lumière, bifurque au final… Noire clarté !

    Manuela Draeger donne la parole à un narrateur Yaki -dont la très brève présentation se fera vers la moitié du récit -avec cette fonction phatique du langage renouvelée. Il s’adresse à un public (Post mortem ? Avant aube ?) public qu’il interpelle, prend parfois à témoin (vous vous êtes rassemblés ici pour entendre une histoire, notre histoire A l’aube ce matin-là   je ne sais pas si ça vous arrive aussi de ne plus vous souvenir de…il sait qu’il doit aller vite -ne pas privilégier les pleurnicheries par exemple- tout en s’octroyant à un moment un arrêt sur image pause cinématographique- cinégénie de la scène, effets de plongée et contreplongée et présences silhouettées- Arrêt sur image. Arrêt du temps. Arrêt sur l’enfance.

    Aux rêves de Magda se superpose sa propre expédition mentale en compagnie de Tatiana. Magda avant l’aube et pour la faire advenir entamait sa recherche épuisante (marquée par la reprise « cela dura ») du Gros ; ce « monstre » quasi mythologique non effrayant pour autant, qu’il faut « tuer ». Rite sacrificiel. Mission toujours recommencée qu’elle avait accomplie en danseuse épéiste (cf Kree) jusqu’au moment où… Les formules lapidaires « fin du rêve de » à valeur codale orientent une « lecture par appropriation » tout en annonçant un « changement » de registre avant que le récit ne bascule dans un bilan conclusif cruel et que Yaki -de retour au dortoir- ne succombe à une forme de folie meurtrière (comme si les ténèbres étaient entrées définitivement en lui…).

    Les rebondissements d’un rêve/cauchemar à l’autre (Magda Tatiana et Yuki) sont traités sur le mode à la fois fantastique et fantaisiste ce qui n’exclut pas le grotesque et l’humour. Les enfants ailés traversent des « paysages » dévastés d’après la catastrophe ; après la forêt et ses pièges, voici des ruines de « civilisation urbaine » (dont un hutong ou une gare) empuanties par des odeurs pestilentielles ; voici aussi des « restes de l’humanité » des momies (allégorie du monde adulte ?) voici un venteux à cheval (à moins que ce ne soit un porc ou un cancrelat) samouraï à la pratique désacralisée du hara-kiri… La description peut frapper aussi par sa crudité (adiposité du Gros, chairs que transperce la lame du sabre ou du couteau, métamorphose en ses excès comme filmée au ralenti, détails écœurants). Une caractéristique constante du regard post exotique n’est-elle pas d’interroger autant la vue que la vision ? 

    Regard et paroles se conjuguent. Parole divinatoire (conjuratoire elle aide à chasser l’intrus au même titre que le battement d’ailes 7 fois répété) propitiatoire (la « prière » -qui supplée aux pleurs frappés d’interdit par l’éducation reçue-permet à Yaki d’envelopper Magda la morte de sa tendresse) Et Manuela Draeger se plaît à restituer dans les mini dialogues, la syntaxe typique de la langue des enfants (comment qu’on peut on va trouver, si qu’on marche comme si qu’il y avait rien, quand que j’aurai crevé faudra que, et si que c’est pas vraiment un cheval). À l’inverse les jérémiades du Gros fustigeant une pratique absurde dont il est la victime expiatoire, chaque « matin », n’émeuvent pas les jeunes protagonistes… C’est qu’il représente avec les momies les démons les descendants d’humains, le monde des adultes.

    Entre la voix entendue tout au début (incipit) reprise en écho au final (explicit) le lecteur aura plongé dans un monde « intermédiaire » où les contraires se confondent -où la différence entre début et fin est minime où la frontière est poreuse entre rêve et réalité, entre les images réelles et les images inventées. Jessica-toute-belle prototype d’un état intermédiaire entre enfance et âge adulte… devient odieuse dès qu’elle a rejoint le monde redouté et honni à la fois des adultes ; est-ce la raison pour laquelle Yaki restera insensible à ses mises en garde (va pas faire pire).

    Et si la recherche d’une aube nouvelle allait de pair avec le renouveau du langage, voire de l’écriture, ou du moins correspondait au désir « du langage de renommer le monde ? Le texte est ponctué en effet par des remises en question des pratiques du langage, des champs lexicaux (choix judicieux de tel vocable), de la façon de « nommer » quelque chose dont on ignore l’existence. Pince sans rire Yaki aura paré d’épithètes homériques noms propres (Jessica-toute-belle) et noms communs (lauriers-viole-de-gambe, jacarandas-ermites) Tout en sachant que « poser une étiquette sur » donne l’illusion de la connaissance, tout en étant persuadé que  « la parole morose a recours à l’image »

     « ceci n’est pas une pipe » mettait en garde Magritte (rapport entre l’objet et sa représentation)

    À défaut d’embrasser l’aube d’été (rimbaldienne) Yaki aura embrassé de sa tendresse la merveilleuse petite sœur Magda.

     




  • « Passagères de nuit » de Yanick Lahens (Editions Sabine Wespieser)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Grand Prix du roman de l'Académie Française

    Comment survivre ? Résister par le silence ? Dans un monde dominé (ou régi) par la sauvagerie du colonialisme et la violence de l’esclavage, où la problématique de la couleur « rejaillit sur toute une société » ? C’est à travers le parcours de deux aïeules que l’écrivaine haïtienne répond, dans « Passagères de nuit » un récit à deux voix. Roman « des origines » dédié à Régina -Silencieuse.et à la bisaïeule Elizabeth « arrivée de la Nouvelle Orléans nimbée de ses secrets et de ses mystères » Deux femmes « inventées sur les sentiers du songe ». Dédié aussi à celles qui les ont précédées ou entourées, à toutes les « passagères de nuit » le roman se lit et s’écoute comme une ode à l’insoumission. Ecoutons ce vibrant hommage en nous laissant transporter par cette écriture sensuelle poétique et prosaïque à la fois et implacable de lucidité. Et parce que Yanick Lahens poursuit le décryptage de la réalité haïtiennevoici en toile de fond des figures du XIX° siècle, l’impact d’événements tragiques. Voici la permanence de croyances vaudou, opposées à l’impermanence des lambeaux de l’histoire immanente.

    Les deux parties qui composent le roman obéissent à une même structure -un prologue/ouverture qui annonce comme dans une symphonie ce qui sera plus amplement développé, ou telle une mise en abyme, contient le tout, puis le récit éployé en plusieurs chapitres avec un jeu d’analepses et de prolepses. Ces parties se répondent en écho grâce aux effets spéculaires – le « je » comme instance narrative, trois naissances (Elizabeth) et trois enfances (Régina), la « fuite », l’image symbole du sac et du mouchoir-tête, le rôle de la grand-mère, de la transmission, l’initiation au vaudou (conjuratoire ou propitiatoire), l’importance accordée à certains événements où le temps semble s’étirer ou reste comme suspendu, celle accordée aux personnages dits secondaires,  à des « détails » révélateurs (corps strié de cicatrices dues au fouet) ; et dans les deux une thématique majeure : le silence, aux vertus cardinales que les « guerrières » ont opposé à l’outrecuidance des « ayants » Un silence moteur de leur émancipation. Deux femmes deux sœurs…

    Or malgré les similitudes et d’évidents parallélismes, chaque mouvement a sa spécificité, une tonalité particulière.

    Enchâssement de récits, réalisme de certains épisodes (de la cale des négriers, empuantie par des miasmes morbides jusqu’au marché de La Nouvelle Orléans très florissant avec ses odeurs, ses produits de contrebande, son brassage de peuples (« construction créole dans le sens du mélange ») jusqu’ à l’atelier de confection de Florette, en passant par les pratiques vaudou et la toute-puissance d’une pharmacopée (manipulation de plantes thérapeutiques mais aussi toxiques) Et cette houle de la phrase qui épouse celle des hanches dansantes de l’initiée. Telle serait la spécificité de la première partie. Elizabeth, fille de Camille Dubreuil et petite-fille de Florette Dubreuil (esclave affranchie) au moment de partir, - quitter La Nouvelle Orléans pour Haïti suite à une tentative d’homicide-se rappelle les « circonstances » de cet acte et grâce au récit (testament, leçon de vie) de sa grand-mère elle nous aura immergé dans son histoire familiale mettant en résonance son propre vécu avec celui de Florette.

    Dans la seconde partie la reprise anaphorique de l’invocation mon général mon homme mon amant non seulement scande le récit mais le transforme en’ incantation. Grâce à cette magie du vocatif, Régina rend palpable sa musique intérieure. A l’être aimé Léonard Corvaseau, général libérateur de l’île, fils d’Elizabeth Dubreuil, qui de la nuit de la passagère n’a saisi que des lueurs furtives, elle dit tout par le menu par-delà la mort (de sa prime enfance jusqu’à leur rencontre en 1867, de la rudesse d’une existence jusqu’à son émancipation, du statut de « proie » (chez Mme Mérisier « oiseau lugubre ») à celui de femme libre car libérée, grâce à Man Jo, de la « traversée du feu »  de ses séquelles (femme brûlée jusqu’à l’os) et sa volonté de ne jamais empiéter le domaine des « ayants » ; elle la « femme placée » .Au moment où pieds nus dans l’eau glacée de la mort » elle va rejoindre celui qui avait appartenu au monde d’en haut, l’aimé jamais le maître, elle rapiécée rafistolée avait su recoller les morceaux à mesure des coups reçus ; chacun ayant appris de l’autre en 30 ans, et cettekonesans des corps des cœurs de l’esprit, était plus grande que les livres plus profonde que les mots. Et le dernier chapitre a la beauté funèbre du thrène antique.

    En toile de fond La Nouvelle Orléans mais surtoutHaïti et sa capitale. Une îlede commotions, d’insurrections, d’incendies de tremblements de terre de cyclones, Voici les défenseurs d’une aristocratie noire (que soutenait le couple Mérisier) les libérateurs (dont Léonard qui devra s’exiler, Salnave exécuté) et la répétition des mêmes « batailles » des mêmes répressions. Haïti une terre qui a trop à porter. Alors son dos cède et ses jambes flanchent sous le fracas des déflagrations ou la lame des machettes le bruit des bottes et des chevaux (Charleus habitué aux allers et retours entre Haïti et La Nouvelle Orléans, Charleus pensionnaire choyé par Florette lui qui avait apporté une coupure de presse concernant les intentions du président Boyer et qui avait tempéré l’enthousiasme de Florette…) Un constat formulé dans la première moitié du XIX°…

    La nuit ? nuit du monde où se perd Elizabeth à son arrivée sur l’île ? nuit que promenait Régina en plein midi ? Nuit traversée par l’horreur « Ce moment redouté par toutes les femmes. Celui où ces hommes veulent se frayer à violents coups de boutoir un chemin dans l’humidité de leurs cuisses. » Oui savoir, pouvoir mettre le corps à distance.

    Or une fois la progéniture des vaincus projetée dans la lumière s’arrête le voyage des passagères de nuit, constate Régina. Et pourtant… Nous sommes nombreuses à traverser la nuit, la houle attend son heure

    « À l’instant de ta naissance la mort est déjà là. Tu dois aller au-devant de la vie tant que tu peux : traverse des portails, franchis des limites, perce des murs. Ne disparais jamais de ton vivant, la mort est là pour s’en charger »  tels étaient les conseils prodigués par Florette à sa petite fille Elizabeth au moment de son départ. Oui « Il y a tant de portes dans le monde qui donnent sur un autre monde ».




  • « Écarlate » de Christine Pawlowska (éditions du Sous-sol)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Préface de Blandine Rinkel

     

    Initialement publié en 1974 au Mercure de France, Ecarlate fut salué par une critique enthousiaste. Oublié puis ressurgi en 2014 dans une petite maison d’édition (l’éditeur singulier), à nouveau « disparu » avant de réapparaître en cette rentrée 2025 en même temps que « flamme volcan tempête » de Pierre Boisson. Ce spécialiste des énigmes non résolues découvre par hasard en 2022 le texte, il est séduit ; il va mener une « enquête » sur la vie et l’œuvre de cette écrivaine morte en 1996 à 41 ans en s’interrogeant essentiellement sur le « renoncement à l’écriture ».

    Écarlate, livre unique d’une jeune femme de 18 ans. Écarlate un texte dédié à sa mère, à son fils Nicolas et au père Jean Servel.Écarlate un récit qui « réveille la part ardente qui est en nous ».

    Jamais jamais je ne deviendrai adulte. C’est l’incipit. Un incipit qui forcément résonne chez tout lecteur qui a connu les affres de la solitude, la soif de l’absolu, l’incandescence de la liberté, convaincu que « la vie et l’absolu du désir de vivre ne peuvent se regarder en face ». Un serment d’emblée scellé « entre une jeune femme et sa part la plus vive. Sa part écarlate » (Blandine Rinkel). Écarlate Couleur rouge vif. Couleur des plaies… Et de fait les occurrences du « rouge » du « sang » très nombreuses, déclinent l’écarlate dans ses sens propre et figuré (le sang de l’accouchement « cette blessure originelle », le Christ et ses larmes de sang, la musique qui ensanglante le cœur,  encadrer de rouge le discours de l’enfant aux 5000 roses dans le Petit Prince, le sang des menstrues, le goût de cendre de sang et de glu, la couleur rouge de l’écharpe, avec Manuel l’adolescente a dans la gorge des parolessanglantes, au bar un chœur chante il est rouge, rouge de sang le cœur du poète imprudent.). Écarlate Couleur de la rage qui va contaminer le style. Un style au rythme souvent saccadé ou haletant, aux images saisissantes, -qui font advenir des visions quasi épiphaniques célébrant Eros et Thanatos-, un style où la phrase crépite, se love, s’enroule, épouse les spasmes de la farouche sauvagerie et des serments enfiévrés mais où l’emploi de l’imparfait ou du passé simple dit la fébrilité du nevermore ? je regarde mon cœur, là où sont mes stigmates d’amour et je me dis : ceci est ma lumière et nul ne peut me la prendre.jamais jamais je ne deviendrai adulte. Plaies béantes ouvertes auxfulgurancesde l’écrituregorgées de sang et de désir !!

    Composé de 25 fragments -dont le premier -et sa répétition anaphorique « j’ai aimé »- contient presque tous les autres, le texte dit avec ferveur ce que fut de 12 à 15 ans l’adolescence de Christine Pawlowska (regard rétrospectif de la jeune femme, âgée de 18 ans). Depuis le constat d’une solitude fondamentale, sa relation au frère, à la mère (détestée par trop d’amour ou de jalousie ?) jusqu’à la rencontre avec Manuel à 15 ans, leur… faux départ pour Madrid ; en passant par la rencontre décisive avec Melly, (aimée avec la terrible intensité dont mon amour était capable  à 12 ans), en passant aussi par des élans quasi mystiques et par cette tentative d’en finir avec la vie, de rompre avec l’écœurement perpétuel qui l’écrasait, lui collait à la peau… Passagère de la nuit, de la pluie et du vent elle se plonge très jeune dans la lecture de Caligula (mort d’avoir voulu la lune), apprivoise le Cantique des Cantiques. À un moment à l’instant où elle découvre la chair elle se sent comme souillée, se confesse, se noie dans l’étude mais très vite consciente que « Ce papier est ta peau, cette encre est mon sang, j’appuie fort pour qu’il entre » elle sait que l’infini de l’amour est là dans l’éternité d’une seconde. Avec Manuel l’adolescente de 15 ans est toute « dans l’or fondu de sa tendresse ».J’arracherai mon cœur afin que le dévorent les fleurs carnivores de l’amour.

    Le constat qui clôt le texte (après la tragédie et après la rupture définitive avec Melly) fait écho à l’incipit « moi j’aimais l’amour jusqu’à la plaie et la vie jusqu’à la mort.

    Comment dès lors offrir la mer à boire à qui n’a de soif que pour un verre d’eau ?

     




  • « La maison vide » de Laurent Mauvignier (Les Editions de Minuit)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Prix Goncourt 2025

    Enquête généalogique comme réponse à une enquête fondamentale sur le suicide du père à 46 ans ? Peut-être. Emplir par l’écriture le « vide » d’une maison familiale, marquée par « les traces du passage des aïeux » et la présence si réelle d’un piano, sanctuaire/tombeau ? Assurément. En créant des trajectoires assez bouleversantes destinées à ses aïeules -Marie-Ernestine et Marguerite en particulier-, le romancier « invente » un monde, fait advenir des affects. Convaincu que « tout s’interpelle, se répond » il assigne à l’écriture la fonction précise de « sonder ces relations souterraines, de les remonter au jour ». Et ce sera par l’enchâssement des dialogues, l’encastrement des focalisations, la complexité de phrases longues au souffle épique parfois, le jeu des prolepses et analepses. En mêlant l’histoire de ses ancêtres et l’Histoire (les deux guerres) en les inscrivant dans une vie de province, le romancier/narrateur, courbé ici et maintenant sur son clavier d’ordinateur (comme le fut Marie-Ernestine sur son piano)reconstruit pièce à pièce, alors que simultanémentil dépèce étripe éviscère le mot.

    Composé d’un prologue (telle l’ouverture d’une symphonie), de cinq parties (mouvements) et d’un épilogue (en forme de coda), le roman joue avec les temporalités -va et vient entre le passé et le moment présent de l’écriture, éclatement de la chronologie dans un récit apparemment linéaire-, mais aussi avec les énonciations : le « je » qui regarde les photos qui se documente qui se rappelle qui imagine s’inclut parfois dans un « nous » ou dans le pronom « on » comme si Laurent Mauvignier prenait à parti son lecteur… ou métamorphosait une masse compacte en un essaim de « rumeurs » plus ou moins feutrées.  À maintes reprises il se plaît à évoquer la méthode utilisée : pallier le manque d’informations autant par le « mentir vrai » que par ces envolées presque lyriques impulsées par la reprise anaphorique de « j’aime imaginer », « je vois » ou quand s’impose la « proximité » chronologique, le romancier, scrute, épuise les possibles, et conclut « je ne peux m’empêcher de… forcément ». Telle serait la (ou du moins une) réponse au questionnement « comment se saisir de l’arbre généalogique dans l’écriture » ?

    Une vaste fresque traversée d’échos intérieurs (tête découpée de Marguerite sur la photo, cicatrice de Marie Ernestine, gueule cassée de Florentin, blessure et suicide) de thématiques récurrentes -surtout la condition de la femme soumise aux diktats du patriarcat que cette femme appartienne au milieu bourgeois – Jeanne-Marie, la femme de Firmin, longtemps désignée par la périphrase « préposée aux confitures et chaussettes à repriser »- ou plus populaire -Paulette l’employée des Vêtements Claude, Paulette la dévergondée, forcément une pute, …de bas étage, car de basse extraction. La lettre de Marguerite qui refuse le « cadeau » de son futur époux (bijoux de famille) a la force explosive de l’insoumission (ne pas être enchaînée…). La longue phrase évoquant les deux avortements de Paulette -où les tirets, le rythme haché, le mélange de sensations et d’images, épousent les spasmes, ces hoquets dans la voix de qui raconte-, restera dans les annales…

     Une vaste fresque qui fait la part belle aux portraits -on retiendra celui d’André, le mari de Marguerite, le grand-père du romancier qu’il inscrit d’abord dans la lignée des contes puis dans l’image indélébile issue de sa mémoire directe, avant d’imaginer à partir de photos (dont l’une rappelle Jack Palance) son parcours que jalonnent les modalisateurs « peut-être ». Le couple qu’il a formé avec Marguerite fut si incandescent (du moins à ses débuts avant la mobilisation, la trahison, le retour) qu’il a séduit le petit-fils ?

    Sur une photo le visage de Marguerite a disparu, apprend-on dès le prologue ; on l’aurait tuée symboliquement ? sur une autre, le visage a été griffonné au stylo à bille. Effacement dans l’encre noire. Pourquoi ne pas imaginer comme le fait Mauvignier dans l’épilogue – que c’est Marguerite elle-même juste avant de mourir à 41 ans, qui aurait « redessiné les contours de sa propre vie ou de la vie de sa famille, en crachant son absence » Marguerite la pestiférée, Marguerite la traîtresse par trop d’amour. Marguerite et les stigmates de l’infamie du scandale ! Et son fils spectateur muet d’une tragédie sur laquelle il a dû construire toute sa vie et déjà, probablement, une partie de sa mort.

    Le livre, mise en abyme de la maison ? Livre que l’on emplit de strates, de connexions, d’images, de sensations ; le livre, ce labyrinthe où l’on entraîne le lecteur, où l’on suspend parfois sa respiration (et la singularité du procédé qui consiste à isoler typographiquement un mot après une rupture syntaxique, y contribue amplement), où la lenteur titubante de certains êtres aura la force fragile du fil d’acier ou la vibration éburnéenne du clavier… de piano

    La maison vide ou la puissance de la littérature !

     




  • « Les Parias » de Arnaldur Indridason (Editions Métailié)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Traduit de l’islandais par Éric Boury 2024

    Ex policier à la retraite « antihéros détestable à bien des égards, mais fascinant par les blessures qui l’habitent » Konrad sera à la fois enquêteur et sujet d’analyse dans le roman Les parias -la quête de la vérité (trois meurtres non élucidés) se confondant avec la quête de soi. Composé de 64 chapitres -de longueur délibérément inégale et qui n’obéissent pas à un ordre chronologique-, ce roman frappe d’emblée par sa composition, son montage, le sens du « suspense » les « rebondissements ». Pénétrant la psyché de son anti-héros le romancier Arnaldur Indridason, se plaît à en épouser toutes les circonvolutions en enchâssant récits souvenirs époques sur fond de journées glaciales, de bourrasques de neige et de blizzard livrant ainsi par effets spéculaires une vision de son pays aussi troublante et ambivalente que la personnalité de Konrad.

    Le temps est multiple. Il y a le temps de la chronologie, minuté, qui inscrirait les faits dans un apparent « continuum » à décrypter -ce qui n’exclut pas les « chemins de traverse ». Il y a celui de l’Histoire : installation d’une base américaine en Islande après la Seconde Guerre Mondiale (et que le romancier revisite dans presque tous ses textes) la collusion entre soldats et trafiquants corrompus (dont des policiers) ; sort réservé aux homosexuels dans les années 60 et que résume si bien Junius, qui fut l’apprenti d’Haraldur « sentiments incandescents étouffés sans pitié, mais qui nous submergeaient ; ces choses-là se passaient dans la plus stricte intimité elles n’en sont jamais sorties ». Il y a le temps de l’intime qui parfois se confond avec celui de la « montre » qu’il faut « mettre à l’heure » celui du parcmètre, une forme de « chrono » qui aide à « remonter » vers le passé (souvenirs impulsés par un détail, rappel sous forme de bilan conclusif des « progrès » dans les trois enquêtes menées de front ; apparemment « séparées » elles n’en entretiennent pas moins des connexions que découvrira Konrad). Ainsi l’enchâssement récits et dialogues, souvenirs et instants présents, investigations et commentaires, analepses et prolepses transforme le scénario en un montage de poupées gigogne. L’entrelacs de trois « affaires » avec sa profusion de personnages, ses chausse-trappes- va entraîner le lecteur parfois désappointé jusqu’à une forme de « résolution » (mais qui n’est pas celle attendue… du moins en ce qui concerne l’assassinat du père…

    Konrad a 9 ans (1953) ; et en ce jour anniversaire il reçoit un « cadeau » de sa mère alors que Seppi, son père, a oublié la date (ses parents sont séparés) ; un père qui le tance sévèrement, lui reprochant de « poser des questions idiotes ; c’est le chapitre d’ouverture. Puis Arnaldur Indridason transporte son lecteur en Arizona (chapitre 2) : un homme sentant sa mort prochaine est décidé à confier à son compagnon tant aimé, Ray, un lourd secret ; son identité ne sera révélée que vers la fin ainsi que les détails de ce « secret » trop longtemps enfoui -si précieux pour l’enquêteur …et en montage parallèle, (chapitre 3) nous voici aux côtés d’une octogénaire qui apporte au commissariat (Islande) une arme, un Luger un pistolet de la Wehrmacht, ( ?) arme découverte dans les « affaires » de son mari défunt. Et c’est précisément cette « arme » qui « enclenche » le « récit » Konrad veut en pénétrer le « mystère » (officieusement il reprend l’enquête sur le meurtre d’un jeune homme assassiné en 1955 avec cette arme, mais aussi celle sur la disparition d’un autre jeune homme, -le prétendu « coupable » aurait avoué sous la contrainte …et enfin sur l’assassinat jamais élucidé de son père en 1963 près des abattoirs de la capitale islandaise. Rétrospectivement le lecteur sera à même de « comprendre » les enjeux de ces tout premiers chapitres…

    Au cours du récit Konrad (re)plonge dans le passé douloureux de son pays où sévissait la pauvreté, où lui-même fut complice d’un trafic d’alcool, (écoulé depuis la base américaine) connut l’argent facile -qui lui permit de construire une maison, avec l’épouse tant aimée Erna. Mais découvrant l’injustice notoire - condamnation des homosexuels impunité pour des notables pédophiles, le voici transformé en « justicier » armé ou corseté de principes ceux qui président à ces questionnements sur la transmission : un pays peut-il s’acquitter en échappant aux fantômes de tous ceux qu’il a tués par intolérance (la scène finale de l’excavation est très « symbolique » ou métaphorique) ; un individu est-il condamné à la « corruption » quand il fut élevé par un père « malhonnête » (Konrad devenu père, souffre du silence de son fils Hugo…)

    De la visite à la prison -rencontre avec Gustaf prisonnier criminel redoutable, à celle de Junius dans sa boutique de tailleur en passant par les appels d’Eyglo (la « spirite ») ou de Beta (sa sœur victime collatérale de la vengeance de Gustaf) vilipendé par Léo (policier corrompu) Rikki ou la commissaire Marta, Konrad 75 ans en cette année 2019 a encore la force de l’électron libre, braver interdits et tout ce qui entrave ses démarches quand bien même il « patine » à l’instar de sa jeep… Konrad et sa prédilection pour les « cold cases »

    Il recueille un soir (ou peut-être une nuit) afin de leur soutirer des aveux… deux vieilles soulardes ; attifées l’une d’une doudoune, l’autre d’une combinaison de ski ; elles palabrent, clopant et sirotant ; Arora-fille de Nikulas (policier plus que véreux) et Roberta fille de Gottled (dit la Sucette) elles sont là comme sorties d’une toile de Goya et Konrad voit dans le bout de cigarette incandescent leur seule lueur d’espoir en ce monde…

     




  • « Mater dolorosa » de Jurica Pavičić (Aguillo Editions)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Traduit du croate par Olivier Lannuzel

    Dans ce roman composé de sept parties où alternent les voix d’Inès de Katja et de Zvone (la sœur et la mère de Mario et le policier qui enquête), dans ce roman choral (forme narrative qu’affectionne le romancier -cf L’eau rouge-) l’auteur, tout en maintenant le fil rouge d’une combustion lente, privilégie les relations entre les personnages, l’impact du meurtre d’une jeune fille de 17 ans sur trois destins. Et à travers les intrications politiques et éthiques, c’est la société croate à peine sortie de la guerre, gangrenée par l’argent facile et la corruption qui est mise à nu. Un polar politique au titre mélancolique (ou ironique ?) « Mater dolorosa mère de toutes les mères, une mère qui souffre comme chacune des femmes ici » (cf l’exergue et 4ème de couverture)

    La toute première partie 0, pensée intérieure qui habite Inès, ou flash-back -souvenir rapporté à l’imparfait et au présent dit de narration-, qui d’ailleurs trouvera son écho (souvenir de la mère), sert en fait de « matrice » à la problématique : liens du sang vs droit, traditions vs justice. En effet le sourire de Mario enfant, la peur de le perdre ont fait de lui l’être le plus cher le plus adorable… Pour le lecteur cette partie -prolégomène- a une fonction narrative et dramatique mêlée : il devine le coupable bien avant les faits rapportés, culpabilité qui tout au long du roman, ne sera jamais perçue comme telle par l’intéressé, tant Mario l’indifférent l’indolent l’apathique semble habiter un autre univers - entendons il est étranger aux règles qui régissent la « vie en société ».

    Le passage d’une partie à l’autre (il y en aura 6 de moins en moins longues) est dicté par un fait majeur, à la fois dans l’avancée de l’enquête et dans la psychologie de la sœur de la mère, mais aussi du policier ; au final s’imposera une « fausse » connivence entre les deux femmes, voulue par le grand-père Mate. Alors que le policier -persuadé que son supérieur Tomas, féru des méthodes soviétiques fait fausse route-, sera tenté par l’homicide (un beau plan de découpe : Mario surplombant le « vide » et Zvone le poussant… tentation vite réprimée par cette conviction (tu n’as pas ça en toi)). Et c’est ici qu’éclate la différence quasi ontologique l’opposant à son père invalide. Différence générationnelle et politique -mais qui ne plaide pas pour autant en faveur du post communisme.

    On a l’impression que les indices (le pull survêtement découvert sur écran tv lors de la fête anniversaire chez les grands-parents et la voiture maculée) importent peu ou du moins que l’essentiel se porte sur la façon dont les événements -le meurtre- influent sur la psyché de la mère et de la sœur (du coupable). La mère dès le lendemain (chap partie 2 se débarrasse du sac) alors que la sœur ayant reconnu son frère sur une photo (qui circule sur des réseaux sociaux) appréhende une éventuelle arrestation. C’est le grand-père qui énoncera le mieux (quand la police aura arrêté un « faux coupable idéal ») les arguments en faveur du silence (avouer c’est non seulement condamner le frère mais toute la famille, d’un point de vue moral (opprobre) et social (perte d’emploi)). Ainsi dans cette lutte politique qui oppose le droit et les principes liés au sang et à l’honneur, ce sont ces derniers qui triomphent. Il est des passages à la limite du supportable (l’ex prof Males accusé à tort mais au passé tel que dans l’imaginaire de la population il est le coupable idéal ; n’avait-il pas violé une jeune fille ?) les effets collatéraux -l’interrogatoire corsé torturant de sa compagne Mirjana, les propos comminatoires, et le suicide (?)- illustrent le pouvoir d’une justice immanente quand le droit piétine ; ou la furie d’une population réclamant « justice » mais… avec l’aval du pouvoir…

    Les séquelles de la guerre président aussi à certaines descriptions -contrastes, coexistence de strates, prégnance de ruines comme autant de vestiges du vivant (l’usine désaffectée, l’appartement occupé par la mère et ses deux enfants (Inès a 26 ans) ou celui occupé par Zvone et son père handicapé sont marqués par des stratifications). L’auteur promène un regard désabusé sur ses compatriotes : voici des nostalgiques d’une société communiste (Tomas) voici des plus jeunes habités par le rêve d’un ailleurs (que concrétisera au final Inès, certes pour d’autres raisons…). Et la ville de Split, ville natale de l’auteur, devient un personnage à part entière ; ville où cohabitent palaces pour touristes, bondés pendant la période estivale, barres d’immeubles grisâtres, vestiges ruines d’un passé relativement récent.

    Le titre ? S’il fait référence à Notre Dame des 7 Douleurs, à cette Mater qu’implore Katja, convaincue que sa prière sera entendue, voire exaucée par empathie, l’audacieuse comparaison (fils crucifié et pietà) prouverait la prégnance de la religiosité -plus que de la religion à moins que ce titre ne soit tout simplement ironique (l’auteur fait plus qu’égratigner liturgie, croyances incarnées autant par le curé que par la sœur, et leur christianisme de pacotille).

    Et si les trois personnages en friches eux-mêmes, tentaient tout simplement de « survivre » avec leurs questionnements, leurs choix et silences coupables… humains trop humains… ???

     




  • « Autoroute » de Sébastien Bailly (éditions Le tripode)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    On prend sa voiture on abandonne son ancienne vie et on roule.Conduire, fuir vers l’amour. Le défilement sera ponctué en 65 chapitres aux titres laconiques, 65 verbes à valeur programmatique. Un défilement en (r)accord avec le déroulé de la narration et le défilement de la vie avec ses avancées, ses pauses, ses ralentissements, ses embranchements, ses retours ; l’habitacle du véhicule étant par métaphore celui d’une conscience qui se souvient imagine fantasme conduire et échafauder tous les scénarios possibles jusqu’à l’épuisement du sujet. L’autoroute un cadre privilégié pour l’exercice qui consiste à « endosser tous les rôles » à pénétrer les intériorités, celles des autres conducteurs et passagers que l’on côtoie. Autoroute qui par une comparaison « osée » aurait d’ailleurs des accointances voire des similitudes avec la langue si l’on admet que la grammaire est le code de la route de la langue… on respecte les priorités on ne grille pas les feux tout comme on respecte la syntaxe…Autoroute ce ruban de bitume dont les strates ont enterré à jamais (?) une géographie et l’Histoire d’un peuple, des peuples. Autoroute et archéologie à redéfinir !

    Au volant de sa voiture le personnage est surtout celui qui par un effet de mise en abyme va donner corps à une écriture celle qui joue avec les « codes », une écriture empreinte d’humour (noir parfois) nourrie d’auto dérision, et qui proposerait une trajectoire à la fois réaliste, abstraite et fantasmée, telle une géométrie dans l’espace, reliant (faux) départ et (fausse) arrivée ; une écriture qui accumule (par la profusion des détails) questionne (abondance des interrogatives) et prend le lecteur à partie.. Un lecteur embarqué pour 11 heures et 37 minutes comme passager clandestin. Car l’instance narrative « tu » peut désigner tout autant une voix intérieure, - la voix off du soliloque, du dédoublement-, qu’une adresse à une tierce personne et pourquoi pas au lecteur ? Un procédé littéraire assez courant (on se rappelle le « Vous » de La modification de Michel Butor -Léon Delmont est à bord du train Paris Rome, le compartiment étant l’habitacle de sa conscience, l’itinéraire balisé par toutes ces gares répertoriées à l’époque (1957) dans les chaix… Au vouvoiement distancié répond certes le tutoiement plus intime mais dans les deux cas ne s’agit-il pas d’une mise en abyme du personnage dans son propre récit ?et d’une matérialité (le train, la voiture) qui orientera la conscience du personnage/héros ?

    Le lecteur, passager clandestin donc à l’instar (mais… mutatis mutandis) de cette empreinte olfactive « passagère clandestine » dans la vie de la grand-mère (dont le souvenir s’impose à partir d’une sensation olfactive chapitre « sentir ») qui aura conservé intactes les fragrances d’un premier amour, Jules. A un moment le narrateur évoque la « position du passager » (se tenir à la bonne hauteur ») Or se tenir à la bonne hauteur c’est aussi la démarche de l’écrivain (malgré quelques vues en plongée comme en surplomb) et pourtant s’imposera le constat-couperet il est pratiquement impossible de garder la trajectoire et la vitesse, trop d’obstacles trop de pauses involontaires (François Bon cité en exergue avait lui-même écrit un ouvrage au titre si révélateur Autoroute ou comment rater la sortie d'un livre qu'on voulait d'aventure ) Obstacles matériels qui préfigurent en les incarnant- tous ceux liés à la quête de l’amour, d’un « amour fou » ; quête déclinée en ses possibles fantasmés rêvés, vécus et à revivre ???

    Souvenirs évoqués à l’imparfait, fantasmes au conditionnel (irréel du présent ou du passé) prétérition ironique mais surtout une prolifération de détails (comme autant de « clichés » glanés dans le quotidien le plus banal) décomposés avec la précision de l’entomologiste, comme au ralenti, avec cette correspondance entre le temps de l'écriture et le temps réel, et avec le mélange quasi constant de réalisme et d'ironie. La banalité et sa mécanique à la fois rituelle et redoutable. Un quotidien qui s’inscrit aussi dans des préoccupations actuelles plus alarmantes. Parfois l’adverbe -si récurrent -et pour cause !!! -dans le roman précédent-, peut impulser un chapitre et le lecteur est entraîné dans des circonvolutions telles que l’’apanage de l’un (auteur) est transféré à l’autre (lecteur) Or le personnage à la fois auteur et lecteur rêve d’une bibliothèque-labyrinthe (borgésienne (?)) ; alors que simultanément le lecteur aura assisté à une métamorphose qui exhausse le quotidien au rang de mythologie : -la mousse du café est une galaxie, un corridor végétal et futuriste « vu du ciel serait une cicatrice-,  ou qui verse dans le fantastique (atterrissage d’un monomoteur à hélice blanc et bleu et qui dans le code de la route aura toujours la priorité lorsqu’il arrive par-dessus) voire la paranoïa :serait-ce l’avion affrété par ses proches ? pour récupérer le fuyard…en quête d’Amour Après tout une autoroute est aussi une piste d’atterrissage…

    Arriver tu le comprends d’un coup, est pire que partiret il faudra attendre le tout dernier chapitre (« épiloguer ») pour non seulement affirmer -rétrospectivement « On efface tout et on recommence », mais pour pénétrer dans l’univers beckettien de « La dernière bande ».

    Le texte peut rester en suspensdeux chaussures de toile bleue usées jusqu’à la corde gisent à tes pieds…




  • « Satie » de Patrick Roegiers (éditions Grasset)

    Colette LALLEMENT-DUCHOZE


    Il aimait la musiqueTelle serait l’oraison funèbre dictée par Erik Satie lui-même à John Cage, à l’instant précis où il va s’effacer pour toujours… : Oraison funèbre imaginée par Patrick Roegiers dans la finale/apothéose de son roman Satie. Un roman qui tout en s’appuyant sur du factuel vérifiable fait voler en éclats les codes du biopic traditionnel et par-delà l’apparente linéarité (de la naissance à la mort) ceux de la « sacro-sainte » chronologie. Procédant par « association » recourant à la « variation » comblant les « pauses » par des accumulations (ou non) aphoristiques, jouant avec les ressources du langage (onomatopées, jeux de mots), le romancier à l’écoute de son monde autant sonore que visuel et tactile exalte avec fantaisie la personnalité -complexe car méconnue- du compositeur et il invite le lecteur à ériger en « valses lentes » un Tombeau (dans le sillage de Mallarmé ?)

    Les aspects purement biographiques qui ouvrent le roman seront repris en échos telles des variations : la grand-mère Eulalie, le frère Conrad, le sentiment douloureux de la « solitude », la conscience aigüe du temps, la synesthésie entre différents arts. Et les « reprises » -comme dans l’œuvre de Satie- ne seront pas des « redites » - le parapluie, le blanc, la syllogomanie, le « placard », les crapulos, les indications/annotations destinées à l’interprète- il suffirait d’en analyser une ou deux à différents moments du récit pour s’en convaincre !!!

    Quand avec le romancier nous pénétrons les « arcanes » de la création, s’imposent cardinale la loi mathématique, une prédilection pour le chiffre 3, et se règlent en « accords » -par la « magie » de l’inversion -ou de l’emmêlement- les « désaccords » subis au quotidien. Une vie de misère, une vie d’indigence, une vie de solitaire alcoolisé ; une musique « blanche, incolore répétitive » une musique qui serait « le silence qui parle » Dissonances sans discordances. Et alors que Stravinsky, Poulenc, Debussy « inventent la musique dite moderne » Satie qui les a côtoyés, sera, restera un « anti dans ce monde de nantis » Et c’est bien cette « originalité » que restitue Patrick Roegiers. Il n’a jamais caché son amour « inconditionnel » pour ce compositeur (les mélopées suspendues, atones et mélancoliques m'émeuvent au-delà de tout) On a parfois l’impression que le romancier s’est approprié les « conseils » destinés aux interprètes (aux antipodes d’ailleurs de ceux prodigués par Debussy) (Satie soufflait ses indications dans l’oreille ; il se tenait à ses côtés, derrière son épaule, dans sa tête, au bout de ses doigts ») ou du moins que par un effet de fondu enchaîné, écrivain et pianiste se confondent – comme « animés » du même souffle.

    Des épisodes au rendu truculent resteront en mémoire : la première de Parade 1917 (en écho celle de Relâche 1924 encore plus provocatrice). Succès à scandale. Public divisé, critique acerbe, Opposée aux brumes et brouillards debussystes propagés par touches diluées, sa musique opérait avec une précision mécanique dont il avait toujours rêvé… Choquée tant par la modernité picturale (Picasso) chorégraphique (Diaghilev) et musicale (Satie) et les interventions bruitistes intempestives, la salle criait au scandale [...]Pitrerie picassoterie satiesotterie.

    L’œuvre inspirée par son unique amour (Suzanne Valadon) Vexations (un motif musical de 1 à 2 minutes conçu en 1893 à répéter 840 fois) va jouer dans le roman de Patrick Roegiers le rôle d’ouverture, au sens symbolique, en écho à l’ouverture du roman. Entre en scène John Cage (que d’accointances avec Satie !) ; en 1963 il interprétera ce marathon musical avec 10 pianistes se relayant toutes les demi-heures…

     Et pour les ultima verba Patrick Roegiers convoque -d’abord dans la chambre minuscule puis à l’hôpital et enfin au cimetière d’Arcueil- les amis morts ou vivants, les connus et les inconnus : peintres (dont Hockney,) musiciens (dont Cage et Glass), poètes, dadaïstes chorégraphes (dont Pina Bausch et Merce Cunningham) les villageois d’Arcueil, la famille (mère grand-mère et sœurs) Suzanne Valadon et son fils Utrillo – Dialogues et gestes imaginaires dans cette suprême théorie de la Vie à laquelle ne sont pas conviés les adversaires de toujours Barthes Breton Boulez

    Ô ce thrène des temps modernes tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change

    Séquences ultimes aux allures de Parade ?

    Dans le ballet frémissant des voix chères qui se sont tues










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